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Affichage des articles associés au libellé Fantastique

Le dernier pli

Guy le savait : il allait perdre. Les cartes qui restaient dans sa main n’avaient pas suffisamment de valeur pour le faire gagner. Il les tenait pourtant avec obstination, comme si la simple pression de ses doigts pouvait infléchir le destin. Autour de la table, les autres joueurs attendaient. Les jetons formaient un petit tas au centre, fragile promesse d’une victoire qui, déjà, semblait appartenir à quelqu’un d’autre. Au-dessus de sa tête, la télévision accrochée au mur déversait à flot continu les horreurs du jour. Les images défilaient sans répit : villes éventrées, colonnes de fumée, foules en fuite sous le hurlement des sirènes. La présentatrice parlait d’un conflit d’une ampleur inquiétante. Les experts utilisaient des mots pesants, presque irréels. — Une escalade qui pourrait devenir mondiale… Personne autour de la table ne semblait vraiment écouter. Les cartes glissaient sur le tapis usé, les jetons tintaient, les verres s’entrechoquaient. Guy leva les yeux vers l’écran. Une v...

Une nuit pas comme les autres

La nuit était déjà bien avancée, pourtant je ne trouvais pas le sommeil. Une foule d’idées remplissait mon esprit. Bonnes ou mauvaises, elles se croisaient, s’entrechoquaient à tout va. Impossible de dormir, il valait mieux que je me lève. Je restai quelques instants assis au bord du lit, écoutant le silence de la maison. Ce silence profond que l’on ne remarque jamais pendant la journée. La nuit, au contraire, il devient presque palpable. Je me levai finalement et traversai le couloir. La maison dormait. Chaque objet semblait figé dans une tranquillité parfaite. Dans le salon, la pénombre régnait, seulement troublée par la faible lumière d’un lampadaire dans la rue. Elle passait à travers les rideaux et dessinait des ombres molles sur les murs. Je m’installai sur le canapé. Sur la table basse reposait ma tablette. C’était devenu mon outil préféré pour écrire. Plus rapide que le papier, plus pratique que l’ordinateur. Et surtout, parfaite pour ces moments d’insomnie où les idées surgiss...

pourquoi

Incrédule, de nouveau ce matin. Je regarde mon téléviseur ; il diffuse en boucle des images d’explosion en plein centre d’une ville. Les reporters déversent un flot d’informations, graves, méthodiques, presque mécaniques. Derrière eux, la fumée monte en colonnes épaisses. On dirait que les événements qui se passent juste dans leur dos ne sont que les scènes d’un mauvais film de guerre. Des milliers de kilomètres me séparent de ces images. Et pourtant je ne parviens pas à détourner les yeux. Mon logement est un petit deux-pièces au rez-de-chaussée d’une maison ancienne. Rien d’extraordinaire. Une porte d’entrée qui ouvre directement sur le séjour. Une pièce modeste où cohabitent un canapé fatigué, une table ronde et un meuble bas sur lequel trône la télévision. Le parquet craque légèrement quand je me déplace. Les murs sont peints d’un blanc simple, presque fragile. À gauche, une ouverture sans porte mène à la cuisine. Un ensemble en bois clair en occupe tout un pan de mur : placards al...

Le billet

Comme chaque matin, la rue bruissait de cette indifférence polie qui lie les inconnus. Les épaules se frôlaient, les regards se croisaient sans s’arrêter. Moi, comme les autres, je marchais les yeux baissés, concentré sur le rythme de mes pas. Mes pieds, au moins, savaient où aller. Pourtant, ce jour-là, une pensée me collait à la peau : les factures entassées sur la table de la cuisine, le frigo vide, les appels que je ne parvenais plus à retourner. Un poids invisible, celui qui vous courbe l’échine sans que personne ne le voie. Et puis, il y eut le billet. Un rectangle de papier bleu et gris, posé là, sur le trottoir, comme abandonné par négligence. Vingt euros. Une fortune pour moi, ce matin-là. Assez pour un repas chaud, pour repousser d’un jour la peur du manque. Je ralentis. Personne ne semblait l’avoir remarqué. Les passants contournaient cet objet sans le voir, comme s’il n’existait pas. Je levai les yeux : aucun regard ne se posait sur moi. Je me penchai. Au moment où mes doig...

Rencontre improbable

La vie de Guy n’avait rien de romanesque . Elle était triste comme lui. Toujours le même rituel. Dès l’aurore, il était debout. Le réveil sonnait rarement deux fois. Il restait quelques secondes immobile, les yeux ouverts dans la pénombre, comme s’il devait se convaincre de revenir au monde. Les mêmes gestes avant de partir. Le café tiède. La fenêtre entrouverte sur un ciel incertain. Les vêtements choisis sans y penser. Puis la porte refermée derrière lui. Il allait travailler. Chaque jour. Quelque part. Un lieu fait d’horaires et de silence, de tâches répétées et de regards absents. Rien qu’il ait envie de raconter. Rien qui laisse une trace en lui. Pourtant aujourd’hui était un jour décisif. La décision était prise. C’était aujourd’hui. Pas facile de franchir le pas de sa porte, tourner la clé dans la serrure quand on sait que c’est la dernière fois. Il resta longtemps sur le seuil, la main suspendue. Un pas en avant, et tout devenait irrévocable. Comme un fantôme, Guy marche vers s...

Les sables de la mémoire

Je ne savais plus où je me trouvais. Mon regard avait beau scruter le paysage qui m’entourait, aucun souvenir ne me revenait à l’esprit. J’étais au milieu d’un désert, le soleil à son zénith me faisait cligner des yeux. La chaleur m’écrasait, et pourtant je frissonnais, comme si quelque chose en moi refusait cet endroit. Je devais rassembler mes souvenirs pour comprendre ce que je faisais là. Tout à coup, comme sorti du néant, je l’aperçus. Un petit garçon, vêtu de vêtements déchirés, me regardait avec insistance. Il se tenait droit, immobile, au milieu de cette étendue sans fin. Son visage était couvert de poussière et de cendres, et ses yeux, d’un noir profond, semblaient bien trop anciens pour son âge. Une partie de son corps portait les traces d’une brûlure mal cicatrisée. Pourtant, il ne se plaignait pas. — Tu es revenu, dit-il simplement. Sa voix était calme, presque lasse. — Revenu d’où ? demandai-je. Je sentis alors le poids invisible sur mes épaules. Quelque chose de lourd, de...

La brume de Noirmoutier

Il était une fois, sur l’île de Noirmoutier, un soir de décembre où le vent de l’océan semblait porter en lui tous les secrets du monde. C’était l’un de ces jours suspendus, à la lisière de l’hiver, quand la terre retient son souffle et que le réel paraît plus fragile, comme s’il suffisait d’un pas de côté pour en fissurer la surface. Nous avions pris la route ensemble, presque instinctivement, pour traverser les sentiers cachés de l’île. Ces chemins de sable et de sel que seuls connaissent ceux qui y ont laissé un peu de leur enfance, et qui savent que certaines promenades n’ont pas besoin de destination. À mes côtés, une présence familière, solide, silencieuse quand il le fallait, toujours attentive. Une amitié ancienne, débarrassée des mots inutiles, faite de regards et de respirations partagées. Nous longions le port du Bonhomme, où les bateaux dormaient sous une lumière d’étain, bercés par l’eau noire. Puis La Guérinière glissa derrière nous avant que la route ne s’étire vers L’Ép...

La femme de poussière

La poussière de la piste dansait dans les derniers souffles du jour. Même l’habitacle hermétique ne parvenait pas à l’empêcher de s’infiltrer, comme si elle cherchait Elias depuis toujours. Elle glissait sur le tableau de bord, argentée, bruissante, pareille à une cendre vivante qui essayait de lui parler. Elias roulait depuis des heures. Là-bas, derrière les collines basses, la nuit se rassemblait déjà, lente, majestueuse, prête à descendre d’un seul geste comme une reine fatiguée de sa patience. Il n’avait pas voulu l’affronter ici, sur cette piste qui n’apparaissait sur aucune carte , plus précisément, sur celles des hommes. Mais le soleil tombait plus vite que prévu. Comme s’il fuyait quelque chose. Les voix du village résonnaient encore en lui, lourdes de ce que la peur retient trop longtemps : Des lumières dans le ciel. Des formes gigantesques, plus vastes que les nuages. Des ombres qui glissent sans bruit. Personne ne s’attardait sur la piste au crépuscule. Personne, sauf lui. L...

Le point d'orgue

Dans la cité d’Armonia, nul n’avait jamais entendu un mot. Les habitants y parlaient par vibrations : un langage fait de souffles, de cordes pincées, de résonances flottantes. Chaque émotion avait sa couleur sonore, chaque pensée son rythme secret. Les conversations se déroulaient comme des partitions vivantes, improvisées, mouvantes. Rien n’était figé. Tout était musique. Aelia aimait profondément ce monde. Au lever du soleil, lorsqu’elle traversait la place des Vents, elle percevait les premières notes du matin : les salutations en arpèges délicats, les marches légères, les rires qui sonnaient comme des percussions de cristal. Elle humait ces musiques comme d’autres respirent l’air. Pourtant, parfois, une nuance la troublait. Il lui semblait que certaines émotions dépassaient les notes. Qu’une partie d’elle cherchait quelque chose que même les accords les plus parfaits ne parvenaient pas à décrire. Elle ignorait ce qu’elle attendait. Mais elle savait qu’elle attendait quelqu’un. Un s...

Le reflet

Le réveil est compliqué. Ma respiration saccadée peine à retrouver un rythme normal, comme si mon corps refusait d’admettre que je suis encore vivant. Je ne pensais pas être témoin , et encore moins acteur , de l’événement qui venait pourtant d’avoir lieu. Les souvenirs défilent par vagues, lourds, poisseux, imprécis… comme si je tentais de rassembler les morceaux d’un cauchemar qui s’est réalisé. Personne, au départ, ne croyait possible une nouvelle guerre. On pensait que l’humanité avait retenu les leçons du passé, que les grandes tragédies avaient vacciné le monde contre lui-même. Pourtant, les signes étaient là. Pour chacun. Pour moi aussi. Les premières flammes étaient discrètes, timides même, presque honteuses. Une remarque acerbe aux informations. Une tension diplomatique présentée comme « sans gravité ». Un voisin qui changeait de regard, un collègue qui murmurait des phrases inquiétantes. Des mots jetés sur les réseaux comme des étincelles sur une forêt sèche. Chacun voyait qu...

La dame de la brume

La journée s’annonçait triste. Le ciel était gris, chargé de neige, comme si l’hiver hésitait encore à s’abattre d’un seul geste. J’avais décidé d’aller marcher le long de la Moselle. La décision n’avait rien d’extraordinaire. Et pourtant… quelque chose dans l’air semblait retenu, suspendu, comme une note de musique qui n’ose pas mourir. La rivière dormait, plate et sourde. Le silence y avait élu domicile depuis longtemps. Seule une brume légère s’accrochait aux rives, cherchant à grimper dans les arbres comme des doigts hésitants. Puis je les remarquai. Des empreintes. Fines, délicates, presque irréelles. On aurait dit des pas faits par une présence trop légère pour troubler la neige… mais trop réelle pour n’être qu’un mirage. Un halo bleuté les entourait. Un souffle de lumière qui n’appartenait ni au jour ni à la nuit. Je les ai suivis , parce que certaines traces ne se contournent pas. On les suit comme on suit une voix oubliée. La brume s’épaissit autour de moi, mais ce n’était pas...

Mirage

On enseigne que le temps s’écoule, qu’il progresse, qu’il trace une ligne entre un hier défunt et un demain encore invisible. On le divise, on le mesure, on l’enferme dans des cadrans qui battent comme si leur cadence décrivait l’univers. C’est là la première illusion. Le temps n’avance pas. Il ne recule pas. Il n’est pas une route. Il est un miroir immobile dans lequel notre conscience glisse, croyant se déplacer alors qu’elle ne fait que s’allumer et s’éteindre, fragiles étincelles sur une immensité silencieuse. Un jour , ou peut-être était-ce une nuit, ou quelque interstice entre les deux , une fissure s’ouvrit dans cette illusion. Non pas un événement spectaculaire, mais une compréhension soudaine, un effacement du voile familier. La découverte fut brutale dans sa simplicité : l’existence n’est qu’un souffle, une apparition presque instantanée dans une mer de temps qui n’a ni début ni fin. Nous ne vivons pas dans le temps. Nous flottons sur une surface que nous ne percevons qu’à tr...

La dernière mesure

Notre vie est loin d’être une partition déjà écrite. À un tempo succède un autre, imprévisible, parfois dissonant, souvent sublime. Et pourtant, imaginons un monde où la mélodie de chaque existence serait déjà composée, notée, datée , du premier cri au dernier souffle. Un monde où, à la naissance, l’on connaîtrait l’heure exacte de sa mort. C’est dans ce monde-là qu’Élise et Adrien virent le jour. Deux enfants d’automne, nés à quelques heures d’écart, sous un ciel lavé de pluie. Comme tous, leurs parents reçurent le certificat du destin, ce document scellé d’un sceau d’argent, où figuraient en lettres nettes et froides la date et l’heure de la fin. Pour Élise : 6 juin, à 17 heures. Pour Adrien : 6 juin, à 17 heures. Tous deux devaient mourir à trente-deux ans. Même jour, même heure . Ils grandirent sans se connaître, mais avec cette même ombre au-dessus du cœur , cette certitude d’un terme fixé, inévitable. Certains vivaient dans la peur, d’autres dans le déni. Élise écrivait pour appr...

ô du bateau

La Seconde Guerre mondiale avait mis à feu et à sang le monde. Les discours, la philosophie, les grandes envolées d’avant-guerre n’avaient plus de place, quand on affamait les gens et qu’on les jetait, sans défense, sur les routes bombardées. Mais sur les côtes vendéennes, la vie reprenait lentement, entre la peur du lendemain et la nécessité de vivre. Dans le goulet de Fromentine, les carcasses des bateaux de guerre allemands reposaient, englouties par les sables et les courants. Ces monstres d’acier, mangés de rouille, étaient devenus le repaire des homards et des crabes , une manne pour les pêcheurs de la région. On savait bien que c’était dangereux d’y poser des casiers, mais la faim n’écoute pas la prudence. Ce matin-là, la mer était grosse. Le vent hurlait du large, soulevant l’écume. Pierre, Guy et Jean avaient décidé de sortir quand même. Trois jours plus tôt, ils avaient jeté leurs casiers près d’une vieille épave. La sardine se faisait rare, la conserverie de Fromentine tourn...

L' heure du cœur

On prend beaucoup de précautions avec moi. Les mots doivent être justes, taillés dans la clarté, pesés comme des pierres précieuses dans la paume du silence. Le temps aussi a son importance , il me traverse, m’habite, me façonne. Un souffle de trop, un battement manqué, et je perds mon sens, je me déforme, je deviens autre. Je le sais. Car je suis faite de cette substance fragile qu’on appelle attente. Je me dois, par-dessus tout, d’être ponctuelle. C’est une question de survie. Les phrases qui arrivent trop tôt ne sont pas entendues ; celles qui viennent trop tard meurent à la porte du cœur. Je suis née dans une lumière d’ambre, un soir où le vent chuchotait contre les vitres. Je me souviens du premier frisson d’encre sur la page , cette naissance à la fois brûlante et glacée. Mon créateur écrivait lentement, comme s’il me tirait d’un rêve qu’il craignait de briser. Ses mots n’étaient pas seulement des signes : ils étaient des battements. Je les sentais vibrer en moi, emplir mes ligne...

La vallée des fées

​En débutant la lecture de cette nouvelle, je vois votre sourire en coin. La Vallée des Fées, pourquoi pas, le rocher des lutins ? Je vous laisse juger après la lecture de ce récit. ​Mylène adorait se promener dans cette vallée. Beaucoup de souvenirs de son enfance étaient liés à cet endroit. C'était un lieu où la lumière filtrait toujours d'une manière particulière, caressant les mousses phosphorescentes qui recouvraient les rochers et les troncs centenaires. Le murmure du ruisseau, un filet d’argent qui serpentait au fond, était la seule musique. ​Sa promenade était sans doute la dernière. La maladie, une ombre froide et persistante, avait fini par la rattraper. Chaque pas lui coûtait désormais un effort surhumain, mais elle s’y accrochait, cherchant dans le vert profond de la vallée une dernière bouffée de son enfance, une dernière échappatoire à la douleur. Elle avait besoin de dire adieu à ce lieu sacré. ​Alors qu’elle s'asseyait, le dos contre le tronc d'un chêne ...

Décalage

Ma montre indiquait sept heures. Le ciel, pourtant, avait la couleur d’un matin déjà bien avancé. Les ombres étaient trop courtes, la lumière trop franche. Quelque chose n’allait pas. Une femme passa, pressée, un café fumant à la main. — Excusez-moi, vous avez l’heure ? Elle me jeta un regard distrait. — Dix heures. Puis elle s’éloigna, sans me laisser le temps de la remercier. Dix heures. Je regardai ma montre — sept. Mon téléphone — sept aussi. Le monde semblait m’avoir distancé de trois heures, comme si je marchais en dehors de son rythme. Je me suis mis à courir, sans vraiment savoir pourquoi. Lorsque j’arrivai au travail, mon responsable m’attendait sur le seuil. — Vous avez vu l’heure ? Ici, on ne commence pas à onze heures mais à huit ! J’ouvris la bouche, mais aucun mot sensé ne me vint. Allais-je vraiment parler de décalage du temps ? J’aurais eu l’air fou. Les jours suivants, les incohérences se multiplièrent. Le soleil se levait à des heures imprévisibles, les horloges du bu...

Équinoxe

Dans le village de Barbâtre, tout le monde connaissait Gus. De son vrai nom Auguste, mais personne ne l’appelait ainsi, pas même le maire. Gus, c’était un peu l’âme du village , un être de sel et de vent, toujours prêt à tendre un panier ou à partager un morceau de sa pêche. Il connaissait tous les coins de la côte : les roches où dorment les crabes, les passes où le courant charrie les soles, les failles où s’accrochent les coques. Il revenait toujours avec des prises incroyables, comme si la mer, reconnaissante, lui faisait des cadeaux. Grâce à lui, dans le village, les tables ne restaient jamais vides. Les plus anciens disaient qu’il parlait à la mer comme à une amie, qu’il la comprenait, qu’elle le comprenait aussi. Chaque année, à la fin septembre, Gus attendait les marées d’équinoxe avec une ferveur silencieuse. C’était le moment où tout se jouait, où la mer et le ciel semblaient se confondre dans une lumière trouble, ni tout à fait jour, ni tout à fait nuit. Ce matin-là, il se l...