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Une année différente

Le réveil, comme tous les matins, me renvoie aux réalités de la journée à venir. Son insistance métallique découpe la fin de mon rêve et m’arrache au confort flou de la nuit. Pourtant, ce matin, quelque chose a glissé. Le ciel n’a pas le même bleu. Il est plus profond, presque liquide, comme si l’air avait changé de densité. Le soleil ne brille pas davantage , il semble plutôt filtré, conscient, posé là avec une intention nouvelle. Je tire légèrement les rideaux. Une chose incroyable se passe. Les personnes parlent entre elles. Pas les phrases brèves et utilitaires, pas les « ça va » qui ne demandent aucune réponse. Je vois une femme arrêter sa marche pour écouter un inconnu. Un adolescent retirer ses écouteurs pour rire franchement avec un ami. Deux voisins qui, d’ordinaire, s’ignorent, échangent un regard prolongé. Je fais un pas en arrière. Hier soir, j’ai lu un article sur Baba Vanga, cette femme bulgare aveugle dont les prédictions traversent les décennies comme des éclats d’orage...

Rencontre improbable

La vie de Guy n’avait rien de romanesque . Elle était triste comme lui. Toujours le même rituel. Dès l’aurore, il était debout. Le réveil sonnait rarement deux fois. Il restait quelques secondes immobile, les yeux ouverts dans la pénombre, comme s’il devait se convaincre de revenir au monde. Les mêmes gestes avant de partir. Le café tiède. La fenêtre entrouverte sur un ciel incertain. Les vêtements choisis sans y penser. Puis la porte refermée derrière lui. Il allait travailler. Chaque jour. Quelque part. Un lieu fait d’horaires et de silence, de tâches répétées et de regards absents. Rien qu’il ait envie de raconter. Rien qui laisse une trace en lui. Pourtant aujourd’hui était un jour décisif. La décision était prise. C’était aujourd’hui. Pas facile de franchir le pas de sa porte, tourner la clé dans la serrure quand on sait que c’est la dernière fois. Il resta longtemps sur le seuil, la main suspendue. Un pas en avant, et tout devenait irrévocable. Comme un fantôme, Guy marche vers s...

Pages blanches

La mémoire est l’élément indissociable de notre personne. Elle renferme ce qui a été notre vie. Nos joies minuscules, nos drames silencieux, les visages aimés, les promesses murmurées trop bas pour être entendues du monde. Elle est une vaste bibliothèque dont nous sommes à la fois l’archiviste et le lecteur. Mais parfois, un rayon entier s’effondre. Un livre disparaît. Et l’on reste là, à chercher un titre dont on ignore désormais le nom. Cette sensation de frustration et d’inquiétude me saisit un matin sur un quai de gare. Il faisait encore frais. Une brume légère flottait au-dessus des rails, avalant les silhouettes pressées. Les haut-parleurs diffusaient des annonces métalliques, hachées, presque irréelles. Autour de moi, des retrouvailles éclataient : des rires, des bras qui s'ouvraient, des baisers retenus trop longtemps. Moi, j’attendais. Du moins, je crois. Je savais que je devais être là. Je me souvenais avoir noté la date. Le numéro du train. L’heure d’arrivée. Mon cœur ba...

Les doigts du pianiste

Le clavier du piano ressemblait à une piste de danse. Sous la lumière feutrée, les touches blanches et noires s’alignaient comme les mots d’une lettre encore à écrire. Une lettre que seules des mains inspirées sauraient composer. Comme des entrechats effectués par des danseurs virtuoses, les doigts du pianiste couraient sur le clavier du piano. Mais ce soir-là, leur course n’était pas seulement grâce : elle était aveu. Chaque note semblait détachée avec la précaution d’un mot choisi pour ne pas blesser. Chaque silence avait la profondeur d’un regard qui hésite avant de se livrer. Il ne jouait pas. Il déclarait. Ses mains s’approchaient des touches avec la retenue de celui qui craint le refus. Elles effleuraient d’abord, presque timidement, comme si l’ivoire pouvait se rétracter sous l’émotion. Puis, peu à peu, la confiance naissait. Les doigts s’allongeaient, s’affirmaient, traçaient des arpèges plus audacieux , comme des phrases qui osent enfin dire « je t’aime » sans détour. Les grav...

Bleu comme l'océan

Un bleu aux résonances magnétiques . Il est des bleus qui ne se laissent pas enfermer dans une couleur. Le tien est de ceux-là. Bleu comme l’océan, mais pas celui que l’on contemple distraitement depuis la rive. Le bleu des profondeurs, celui qui vibre sous la surface, chargé de courants invisibles. Un bleu aux résonances magnétiques. Pas besoin de paroles. Ton regard, à lui seul, parle. Il parle depuis toujours. Il y a dans tes yeux une amplitude étrange, comme si l’horizon y avait trouvé refuge. On dirait que le monde s’y reflète avant même de l'avoir touchée. Tu observes avec une intensité douce, une gravité légère, cette façon singulière d’accueillir ce qui vient sans jamais te laisser emporter. Ton regard a connu beaucoup d’horizons. Des lignes franchies en silence. Des seuils que l’on traverse sans bruit. Des instants suspendus où tout semble tenir dans un battement de cils. Il y a, dans ce bleu, des levers de soleil discrets et des nuits plus denses, des élans retenus et des...

Juste la mer

Juste devant moi, elle était là. Son reflet bleu, jamais tout à fait le même, me remplissait d’une tranquillité qui n’appartenait pas à ce monde. Sur Aldébaran, rien ne changeait vraiment , sauf elle. Le gouvernement de la constellation d’Alpha Tauri avait tenté de l’annexer, comme on plante un drapeau sur une carte. Ils avaient échoué. Leurs sondes, plongées dans ses abysses, revenaient saturées de données incohérentes, leurs mémoires effacées comme par un souffle. On avait parlé de défauts de conception. On avait parlé de sabotage. Personne n’avait osé parler de volonté. Les plateformes d’extraction n’avaient pas été détruites. Elles s’étaient simplement éteintes, une à une, comme des bougies privées d’oxygène. Les systèmes fonctionnaient encore, l’énergie circulait, mais les réservoirs restaient vides. La mer ne refusait pas sa présence , elle refusait son exploitation. Elle ne criait pas son refus. Elle l’imposait, silencieuse, infaillible. Je restais sur la côte, jour après jour. ...

Le maître des codes

Le monde des institutions financières m’a toujours paru impénétrable. Un labyrinthe de clauses, de chiffres et de signatures, où chaque mot semble avoir plus de poids qu’il n’en montre, où la moindre erreur peut tout remettre en cause. J’y entrais à reculons, comme on franchit le seuil d’un lieu étranger dont on ne connaît ni les usages ni la langue. Cette fois encore, la démarche me semblait lourde, confuse, intimidante. Les formulaires s’empilaient, les termes se mélangeaient, et je redoutais ce moment où la raison chancelle devant la froideur administrative. Je craignais l’erreur, le malentendu, cette impression de toujours manquer quelque chose. C’est alors que je l’ai rencontré. Son accueil fut simple, sans emphase. Il m’a salué avec une courtoisie tranquille, m’a invité à m’asseoir, puis a ouvert le dossier d’un geste mesuré. Il n’y avait chez lui ni froideur ni distance, seulement cette attention rare qui met à l’aise sans qu’on sache pourquoi. Quand il a commencé à parler, quel...