Articles

À , venir

Depuis soixante ans, il était présent. Il vivait parmi eux dans une petite maison bordée d’arbres, dans une ville qui avait changé plusieurs fois de visage au fil des décennies. Les immeubles avaient grandi, les routes s’étaient élargies, les technologies s’étaient succédé. Mais lui était resté le même. Les gens qui le croisaient le saluaient poliment. Pour eux, il s’appelait Gilbert. Un homme discret, un retraité paisible qui lisait  et qui marchait souvent seul le long des rues tranquilles. Personne n’aurait imaginé qu’il n’était pas né sur cette planète. Ses parents humains, aujourd’hui disparus, n’avaient jamais su la vérité. Ils l’avaient élevé avec la tendresse simple des gens ordinaires. Ils lui avaient appris à parler, à marcher, à réfléchir. Ils l’avaient accompagné à l’école, encouragé dans ses études, regardé devenir adulte. Ils ignoraient que leur fils avait été remplacé quelques heures après sa naissance. La substitution avait été parfaite. Même ADN. Même structure cel...

Métamorphose

Le monde qui m’entoure est immense. J’ai du mal à me déplacer parmi tous les obstacles. Pourtant j’avance inlassablement. Le but sera atteint au bon moment. Chaque jour est pour moi une traversée. Autour de moi se dressent des paysages démesurés. Les feuilles forment des falaises vertes, les tiges deviennent des colonnes gigantesques, et les nervures des plantes ressemblent à des chemins anciens gravés dans la matière du monde. Parfois une goutte de rosée glisse lentement devant moi, et sa transparence capte toute la lumière du matin. Elle scintille comme une planète fragile suspendue au bord de l’univers. Je suis minuscule dans cet océan de verdure. Et pourtant j’avance. Lentement. Patience après patience. Mouvement après mouvement. Chaque déplacement est une conquête. Chaque centimètre est un voyage. Parfois le vent se lève soudain et secoue tout mon horizon. Les branches tremblent comme sous la colère d’un dieu invisible, et je dois m’agripper de toutes mes forces pour ne pas être e...

Une nuit pas comme les autres

La nuit était déjà bien avancée, pourtant je ne trouvais pas le sommeil. Une foule d’idées remplissait mon esprit. Bonnes ou mauvaises, elles se croisaient, s’entrechoquaient à tout va. Impossible de dormir, il valait mieux que je me lève. Je restai quelques instants assis au bord du lit, écoutant le silence de la maison. Ce silence profond que l’on ne remarque jamais pendant la journée. La nuit, au contraire, il devient presque palpable. Je me levai finalement et traversai le couloir. La maison dormait. Chaque objet semblait figé dans une tranquillité parfaite. Dans le salon, la pénombre régnait, seulement troublée par la faible lumière d’un lampadaire dans la rue. Elle passait à travers les rideaux et dessinait des ombres molles sur les murs. Je m’installai sur le canapé. Sur la table basse reposait ma tablette. C’était devenu mon outil préféré pour écrire. Plus rapide que le papier, plus pratique que l’ordinateur. Et surtout, parfaite pour ces moments d’insomnie où les idées surgiss...

Larmes de sang

Les larmes coulaient doucement le long de ma joue. Le mal ne pouvait être pire. J'avais beau serrer son petit corps contre moi, implorer tous les dieux de l’univers, Azad était mort. Notre village reposait au creux d’une oasis, fragile miracle entouré d’infini. Les maisons de terre, aux murs épais couleur de sable, s’alignaient autour du puits ancien. Des palmiers penchaient leurs silhouettes élancées au-dessus des toits plats. Ici, la vie était rude mais simple. Le matin, les femmes allaient chercher l’eau. Les hommes réparaient les clôtures. Les enfants couraient pieds nus dans la poussière dorée. Il y a quelques heures encore, Azad poursuivait une chèvre récalcitrante en riant. Son rire ricochait contre les murs d’argile. Puis le ciel s’est déchiré. Les monstres volants sont apparus sans prévenir, surgissant derrière la ligne tremblante de l’horizon. Leur grondement a écrasé les appels du muezzin et les cris des marchands. L’air lui-même semblait vibrer sous leurs ailes de métal...

pourquoi

Incrédule, de nouveau ce matin. Je regarde mon téléviseur ; il diffuse en boucle des images d’explosion en plein centre d’une ville. Les reporters déversent un flot d’informations, graves, méthodiques, presque mécaniques. Derrière eux, la fumée monte en colonnes épaisses. On dirait que les événements qui se passent juste dans leur dos ne sont que les scènes d’un mauvais film de guerre. Des milliers de kilomètres me séparent de ces images. Et pourtant je ne parviens pas à détourner les yeux. Mon logement est un petit deux-pièces au rez-de-chaussée d’une maison ancienne. Rien d’extraordinaire. Une porte d’entrée qui ouvre directement sur le séjour. Une pièce modeste où cohabitent un canapé fatigué, une table ronde et un meuble bas sur lequel trône la télévision. Le parquet craque légèrement quand je me déplace. Les murs sont peints d’un blanc simple, presque fragile. À gauche, une ouverture sans porte mène à la cuisine. Un ensemble en bois clair en occupe tout un pan de mur : placards al...

Retour sur images

Une décision peut engendrer une cascade d’événements. C’est scientifique, presque élégant. Un bouton pressé ici, une ville effacée là-bas. Entre les deux, des graphiques. Sur le plateau, les analystes ont sorti leurs mines graves. Ils parlent de « doctrine », de « lignes rouges », de « riposte calibrée ». Les mots sont propres. Repassés. Stérilisés. On pourrait presque les servir avec un café. Ils sont la caution bien pensante du fracas. Une guerre reste une guerre, mais prononcée avec un ton professoral, elle devient une équation. Sidéré au fond de mon canapé , j’assiste en direct au déclenchement de l’une d’entre elles. L’écran clignote, le bandeau s’emballe, la musique dramatique gonfle comme si l’on s’apprêtait à révéler le gagnant d’un concours de chant planétaire. — “Moment décisif.” — “Contexte stratégique complexe.” — “Réponse nécessaire.” Nécessaire. Le mot a la douceur d’un anesthésiant. Cette guerre-ci a pourtant une différence. Elle ne se contente pas d’être lointaine. Les ...

Le rideau est déjà fermé

Lorsque l’on parle d’autre galaxie, d’autre monde, l’esprit humain projette aussitôt des silhouettes venues du ciel. On les imagine curieuses, bienveillantes, parfois dominatrices. Pourtant, malgré les récits accumulés au fil des siècles, rien de tangible n’a jamais été établi. Et si l’erreur consistait à lever les yeux ? Le réel pourrait être ailleurs. L’Histoire, déroulée comme une fresque patiente depuis des millénaires, pourrait n’être qu’un récit destiné à apaiser notre conscience. Une construction cohérente, rassurante, pour nous convaincre que nous avançons librement, alors que chaque mouvement serait déjà observé. Le temps, surtout, pourrait ne pas avoir la même valeur pour eux. Le professeur Gilbert Spack ne cherchait pas des extraterrestres. Le terme lui semblait trop chargé d’images naïves. Il cherchait des anomalies. Il dirigeait une cellule de recherche presque anonyme consacrée aux constantes fondamentales de l’univers. Des nombres froids, réputés immuables, qui gouvernen...