Articles

Larmes de sang

Les larmes coulaient doucement le long de ma joue. Le mal ne pouvait être pire. J'avais beau serrer son petit corps contre moi, implorer tous les dieux de l’univers, Azad était mort. Notre village reposait au creux d’une oasis, fragile miracle entouré d’infini. Les maisons de terre, aux murs épais couleur de sable, s’alignaient autour du puits ancien. Des palmiers penchaient leurs silhouettes élancées au-dessus des toits plats. Ici, la vie était rude mais simple. Le matin, les femmes allaient chercher l’eau. Les hommes réparaient les clôtures. Les enfants couraient pieds nus dans la poussière dorée. Il y a quelques heures encore, Azad poursuivait une chèvre récalcitrante en riant. Son rire ricochait contre les murs d’argile. Puis le ciel s’est déchiré. Les monstres volants sont apparus sans prévenir, surgissant derrière la ligne tremblante de l’horizon. Leur grondement a écrasé les appels du muezzin et les cris des marchands. L’air lui-même semblait vibrer sous leurs ailes de métal...

pourquoi

Incrédule, de nouveau ce matin. Je regarde mon téléviseur ; il diffuse en boucle des images d’explosion en plein centre d’une ville. Les reporters déversent un flot d’informations, graves, méthodiques, presque mécaniques. Derrière eux, la fumée monte en colonnes épaisses. On dirait que les événements qui se passent juste dans leur dos ne sont que les scènes d’un mauvais film de guerre. Des milliers de kilomètres me séparent de ces images. Et pourtant je ne parviens pas à détourner les yeux. Mon logement est un petit deux-pièces au rez-de-chaussée d’une maison ancienne. Rien d’extraordinaire. Une porte d’entrée qui ouvre directement sur le séjour. Une pièce modeste où cohabitent un canapé fatigué, une table ronde et un meuble bas sur lequel trône la télévision. Le parquet craque légèrement quand je me déplace. Les murs sont peints d’un blanc simple, presque fragile. À gauche, une ouverture sans porte mène à la cuisine. Un ensemble en bois clair en occupe tout un pan de mur : placards al...

Retour sur images

Une décision peut engendrer une cascade d’événements. C’est scientifique, presque élégant. Un bouton pressé ici, une ville effacée là-bas. Entre les deux, des graphiques. Sur le plateau, les analystes ont sorti leurs mines graves. Ils parlent de « doctrine », de « lignes rouges », de « riposte calibrée ». Les mots sont propres. Repassés. Stérilisés. On pourrait presque les servir avec un café. Ils sont la caution bien pensante du fracas. Une guerre reste une guerre, mais prononcée avec un ton professoral, elle devient une équation. Sidéré au fond de mon canapé , j’assiste en direct au déclenchement de l’une d’entre elles. L’écran clignote, le bandeau s’emballe, la musique dramatique gonfle comme si l’on s’apprêtait à révéler le gagnant d’un concours de chant planétaire. — “Moment décisif.” — “Contexte stratégique complexe.” — “Réponse nécessaire.” Nécessaire. Le mot a la douceur d’un anesthésiant. Cette guerre-ci a pourtant une différence. Elle ne se contente pas d’être lointaine. Les ...

Le rideau est déjà fermé

Lorsque l’on parle d’autre galaxie, d’autre monde, l’esprit humain projette aussitôt des silhouettes venues du ciel. On les imagine curieuses, bienveillantes, parfois dominatrices. Pourtant, malgré les récits accumulés au fil des siècles, rien de tangible n’a jamais été établi. Et si l’erreur consistait à lever les yeux ? Le réel pourrait être ailleurs. L’Histoire, déroulée comme une fresque patiente depuis des millénaires, pourrait n’être qu’un récit destiné à apaiser notre conscience. Une construction cohérente, rassurante, pour nous convaincre que nous avançons librement, alors que chaque mouvement serait déjà observé. Le temps, surtout, pourrait ne pas avoir la même valeur pour eux. Le professeur Gilbert Spack ne cherchait pas des extraterrestres. Le terme lui semblait trop chargé d’images naïves. Il cherchait des anomalies. Il dirigeait une cellule de recherche presque anonyme consacrée aux constantes fondamentales de l’univers. Des nombres froids, réputés immuables, qui gouvernen...

Le billet

Comme chaque matin, la rue bruissait de cette indifférence polie qui lie les inconnus. Les épaules se frôlaient, les regards se croisaient sans s’arrêter. Moi, comme les autres, je marchais les yeux baissés, concentré sur le rythme de mes pas. Mes pieds, au moins, savaient où aller. Pourtant, ce jour-là, une pensée me collait à la peau : les factures entassées sur la table de la cuisine, le frigo vide, les appels que je ne parvenais plus à retourner. Un poids invisible, celui qui vous courbe l’échine sans que personne ne le voie. Et puis, il y eut le billet. Un rectangle de papier bleu et gris, posé là, sur le trottoir, comme abandonné par négligence. Vingt euros. Une fortune pour moi, ce matin-là. Assez pour un repas chaud, pour repousser d’un jour la peur du manque. Je ralentis. Personne ne semblait l’avoir remarqué. Les passants contournaient cet objet sans le voir, comme s’il n’existait pas. Je levai les yeux : aucun regard ne se posait sur moi. Je me penchai. Au moment où mes doig...

Magique Mélodie

J’écoute en boucle une chanson. Toujours la même. Elle revient comme une respiration régulière dans le silence de la pièce. Je pourrais l’arrêter. Je pourrais choisir le calme. Mais ce calme-là est trop vaste, trop nu. Alors je laisse la musique prendre sa place. Quoi de plus merveilleux qu’une mélodie qui vous pénètre sans bruit ? Elle ne force rien. Elle glisse. Elle se faufile dans les replis de la pensée, s’installe là où les mots refusent de naître. La musique se suffit parfois à elle-même. Les paroles deviennent presque inutiles. Mon cœur, comme par magie, crée les siennes. Il comble les blancs, il brode des phrases invisibles sur la trame des notes. Il parle à voix basse dans une langue que je ne connaissais pas, mais que je comprends pourtant. L’appartement est immobile. Les murs semblent écouter avec moi. La lumière du soir s’efface lentement, laissant derrière elle une pénombre douce, presque protectrice. La solitude a ses échos. Elle agrandit les silences. Elle étire les heu...

Une année différente

Le réveil, comme tous les matins, me renvoie aux réalités de la journée à venir. Son insistance métallique découpe la fin de mon rêve et m’arrache au confort flou de la nuit. Pourtant, ce matin, quelque chose a glissé. Le ciel n’a pas le même bleu. Il est plus profond, presque liquide, comme si l’air avait changé de densité. Le soleil ne brille pas davantage , il semble plutôt filtré, conscient, posé là avec une intention nouvelle. Je tire légèrement les rideaux. Une chose incroyable se passe. Les personnes parlent entre elles. Pas les phrases brèves et utilitaires, pas les « ça va » qui ne demandent aucune réponse. Je vois une femme arrêter sa marche pour écouter un inconnu. Un adolescent retirer ses écouteurs pour rire franchement avec un ami. Deux voisins qui, d’ordinaire, s’ignorent, échangent un regard prolongé. Je fais un pas en arrière. Hier soir, j’ai lu un article sur Baba Vanga, cette femme bulgare aveugle dont les prédictions traversent les décennies comme des éclats d’orage...