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Pages blanches

La mémoire est l’élément indissociable de notre personne. Elle renferme ce qui a été notre vie. Nos joies minuscules, nos drames silencieux, les visages aimés, les promesses murmurées trop bas pour être entendues du monde. Elle est une vaste bibliothèque dont nous sommes à la fois l’archiviste et le lecteur. Mais parfois, un rayon entier s’effondre. Un livre disparaît. Et l’on reste là, à chercher un titre dont on ignore désormais le nom. Cette sensation de frustration et d’inquiétude me saisit un matin sur un quai de gare. Il faisait encore frais. Une brume légère flottait au-dessus des rails, avalant les silhouettes pressées. Les haut-parleurs diffusaient des annonces métalliques, hachées, presque irréelles. Autour de moi, des retrouvailles éclataient : des rires, des bras qui s'ouvraient, des baisers retenus trop longtemps. Moi, j’attendais. Du moins, je crois. Je savais que je devais être là. Je me souvenais avoir noté la date. Le numéro du train. L’heure d’arrivée. Mon cœur ba...

Les doigts du pianiste

Le clavier du piano ressemblait à une piste de danse. Sous la lumière feutrée, les touches blanches et noires s’alignaient comme les mots d’une lettre encore à écrire. Une lettre que seules des mains inspirées sauraient composer. Comme des entrechats effectués par des danseurs virtuoses, les doigts du pianiste couraient sur le clavier du piano. Mais ce soir-là, leur course n’était pas seulement grâce : elle était aveu. Chaque note semblait détachée avec la précaution d’un mot choisi pour ne pas blesser. Chaque silence avait la profondeur d’un regard qui hésite avant de se livrer. Il ne jouait pas. Il déclarait. Ses mains s’approchaient des touches avec la retenue de celui qui craint le refus. Elles effleuraient d’abord, presque timidement, comme si l’ivoire pouvait se rétracter sous l’émotion. Puis, peu à peu, la confiance naissait. Les doigts s’allongeaient, s’affirmaient, traçaient des arpèges plus audacieux , comme des phrases qui osent enfin dire « je t’aime » sans détour. Les grav...

Bleu comme l'océan

Un bleu aux résonances magnétiques . Il est des bleus qui ne se laissent pas enfermer dans une couleur. Le tien est de ceux-là. Bleu comme l’océan, mais pas celui que l’on contemple distraitement depuis la rive. Le bleu des profondeurs, celui qui vibre sous la surface, chargé de courants invisibles. Un bleu aux résonances magnétiques. Pas besoin de paroles. Ton regard, à lui seul, parle. Il parle depuis toujours. Il y a dans tes yeux une amplitude étrange, comme si l’horizon y avait trouvé refuge. On dirait que le monde s’y reflète avant même de l'avoir touchée. Tu observes avec une intensité douce, une gravité légère, cette façon singulière d’accueillir ce qui vient sans jamais te laisser emporter. Ton regard a connu beaucoup d’horizons. Des lignes franchies en silence. Des seuils que l’on traverse sans bruit. Des instants suspendus où tout semble tenir dans un battement de cils. Il y a, dans ce bleu, des levers de soleil discrets et des nuits plus denses, des élans retenus et des...

Juste la mer

Juste devant moi, elle était là. Son reflet bleu, jamais tout à fait le même, me remplissait d’une tranquillité qui n’appartenait pas à ce monde. Sur Aldébaran, rien ne changeait vraiment , sauf elle. Le gouvernement de la constellation d’Alpha Tauri avait tenté de l’annexer, comme on plante un drapeau sur une carte. Ils avaient échoué. Leurs sondes, plongées dans ses abysses, revenaient saturées de données incohérentes, leurs mémoires effacées comme par un souffle. On avait parlé de défauts de conception. On avait parlé de sabotage. Personne n’avait osé parler de volonté. Les plateformes d’extraction n’avaient pas été détruites. Elles s’étaient simplement éteintes, une à une, comme des bougies privées d’oxygène. Les systèmes fonctionnaient encore, l’énergie circulait, mais les réservoirs restaient vides. La mer ne refusait pas sa présence , elle refusait son exploitation. Elle ne criait pas son refus. Elle l’imposait, silencieuse, infaillible. Je restais sur la côte, jour après jour. ...

Le maître des codes

Le monde des institutions financières m’a toujours paru impénétrable. Un labyrinthe de clauses, de chiffres et de signatures, où chaque mot semble avoir plus de poids qu’il n’en montre, où la moindre erreur peut tout remettre en cause. J’y entrais à reculons, comme on franchit le seuil d’un lieu étranger dont on ne connaît ni les usages ni la langue. Cette fois encore, la démarche me semblait lourde, confuse, intimidante. Les formulaires s’empilaient, les termes se mélangeaient, et je redoutais ce moment où la raison chancelle devant la froideur administrative. Je craignais l’erreur, le malentendu, cette impression de toujours manquer quelque chose. C’est alors que je l’ai rencontré. Son accueil fut simple, sans emphase. Il m’a salué avec une courtoisie tranquille, m’a invité à m’asseoir, puis a ouvert le dossier d’un geste mesuré. Il n’y avait chez lui ni froideur ni distance, seulement cette attention rare qui met à l’aise sans qu’on sache pourquoi. Quand il a commencé à parler, quel...

Danse avec les étoiles

Face à ma grande baie, je pouvais voir briller les deux lunes. Elles glissaient lentement au-dessus de l’horizon artificiel de la station, diffusant une lumière pâle qui venait caresser mon violon virtuel. Ses cordes de lumière frémissaient sous mes doigts sans émettre de son, comme si l’instrument attendait le moment juste. Autour de moi, l’orchestre holographique enchaînait les morceaux. Des musiciens irréels, tissés de particules et d’algorithmes, jouaient sans fatigue, suspendus dans un éternel présent. Je me laissais porter par cette musique avant chaque mission. Elle m’aidait à me souvenir que l’exploration n’était pas une conquête, mais une écoute. Perdu dans mes pensées, le message cérébral ne s’afficha pas de suite. Je le vis l’espace d’une fulgurance. J’étais convoqué de façon urgente. La musique se tut. Les hologrammes se dissipèrent lentement, comme des constellations que l’aube efface. Le nom de la Matriarche vibrait encore dans mon esprit lorsque la salle de convocation p...

Les sables de la mémoire

Je ne savais plus où je me trouvais. Mon regard avait beau scruter le paysage qui m’entourait, aucun souvenir ne me revenait à l’esprit. J’étais au milieu d’un désert, le soleil à son zénith me faisait cligner des yeux. La chaleur m’écrasait, et pourtant je frissonnais, comme si quelque chose en moi refusait cet endroit. Je devais rassembler mes souvenirs pour comprendre ce que je faisais là. Tout à coup, comme sorti du néant, je l’aperçus. Un petit garçon, vêtu de vêtements déchirés, me regardait avec insistance. Il se tenait droit, immobile, au milieu de cette étendue sans fin. Son visage était couvert de poussière et de cendres, et ses yeux, d’un noir profond, semblaient bien trop anciens pour son âge. Une partie de son corps portait les traces d’une brûlure mal cicatrisée. Pourtant, il ne se plaignait pas. — Tu es revenu, dit-il simplement. Sa voix était calme, presque lasse. — Revenu d’où ? demandai-je. Je sentis alors le poids invisible sur mes épaules. Quelque chose de lourd, de...