L' amour sans limite
Le voilà prononcé, le mot magique.
Le mot qui pourrait changer la face du monde.
Un mot si simple qu’il tient dans un souffle, et pourtant assez puissant pour faire trembler les murs que les hommes ont dressés entre eux.
Un mot qui fait tomber toutes les barrières, toutes les réticences envers l’autre.
Un mot qui devrait suffire à rappeler que derrière chaque uniforme, chaque langue, chaque drapeau, il y a un cœur qui bat.
L’amour.
Et pourtant, dans le désert brûlant où la guerre faisait rage, ce mot semblait avoir été effacé.
Le soleil écrasait la terre de sa lumière blanche. Le sable brûlait les mains, brûlait les yeux. Le vent soulevait parfois des voiles de poussière qui effaçaient les silhouettes des soldats.
Depuis l’aube, les deux armées s’affrontaient.
Des tirs secs déchiraient l’air.
Des hommes visaient d’autres hommes qu’ils n’avaient jamais rencontrés.
On leur avait appris à les appeler ennemis.
Derrière une dune, Gilbert rechargea son fusil. Ses gestes étaient devenus automatiques, presque mécaniques. Depuis des mois, il combattait pour ce qu’il croyait être juste. Pour une idée, pour une vision du monde qu’on lui avait enseignée comme une vérité.
On lui avait dit que l’autre camp représentait une menace.
Que l’ennemi pensait différemment.
Qu’il fallait l’arrêter.
Alors Gilbert observa l’horizon.
Un mouvement.
Une silhouette apparut un instant au sommet d’une dune.
Il visa.
Le coup partit.
Le bruit sec résonna dans le désert.
Puis il y eut un cri.
Un cri de douleur.
Pas un cri de combat. Pas un cri de colère.
Un cri humain.
Le silence retomba peu à peu autour de Gilbert. Les combats semblaient s’être déplacés plus loin, avalés par les dunes.
Quelque chose, au fond de lui, se serra.
Il hésita.
Puis, malgré la prudence, malgré les règles de la guerre, il sortit de son abri et marcha vers l’endroit où la silhouette était tombée.
Chaque pas dans le sable chaud semblait plus lourd que le précédent.
Le soldat était là, étendu au pied de la dune.
Son fusil reposait à quelques mètres.
Gilbert s’approcha lentement.
Le casque du blessé avait roulé sur le côté.
Son visage était couvert de poussière.
Gilbert se pencha.
Et le monde bascula.
— …Guy ?
Le blessé ouvrit les yeux avec peine.
Un regard familier. Un regard qu’il connaissait depuis toujours.
— Gilbert… ?
Le souffle de Gilbert se coupa.
Guy.
Son petit frère.
Celui avec qui il avait couru dans les champs lorsqu’ils étaient enfants. Celui avec qui il avait partagé des secrets, des rêves et des disputes. Celui qui, des années plus tôt, avait choisi une autre voie.
Une autre idée du monde.
Une décision qui avait séparé les deux frères, jusqu’à les placer chacun dans une armée différente.
Et maintenant…
Gilbert venait de tirer sur lui.
Il tomba à genoux dans le sable .
— Non… Guy… non…
Le sang s’étendait sur l’uniforme de son frère.
La blessure était grave.
Les mains de Gilbert tremblaient.
— Je ne savais pas… je te jure… je ne savais pas…
Guy tenta de sourire malgré la douleur.
— On… ne choisit pas… toujours… les chemins…
Le vent chaud passa sur la dune, soulevant un nuage de sable.
Plus loin, la guerre grondait encore.
Gilbert essuya ses larmes d’un revers de manche.
Puis il prit une décision.
— Je vais t’emmener aux secours.
Guy secoua faiblement la tête.
— C’est trop loin… le poste médical est… à des kilomètres…
— Je m’en fiche.
Gilbert passa le bras de son frère autour de ses épaules et le souleva avec difficulté.
Le corps de Guy était lourd. Le sable rendait chaque pas plus difficile.
Mais Gilbert avançait.
Pas pour une armée.
Pas pour une victoire.
Pour son frère.
Le soleil brûlait leurs visages. La chaleur vidait leurs forces.
Chaque pas semblait interminable.
Mais Gilbert continuait.
Ses rangers s’enfonçaient dans le sable brûlant, et pourtant il ne s’arrêtait pas.
Guy murmura d’une voix faible :
— Tu sais… Gilbert…
— Ne parle pas… garde tes forces.
— On… pensait chacun… défendre la vérité…
Gilbert serra les dents.
— On s’en moque maintenant.
Le silence du désert les enveloppait.
Guy reprit, dans un souffle :
— Ils nous ont appris… à nous battre…
Il ferma un instant les yeux.
— Mais ils ont oublié… de nous rappeler… qu’on était frères…
Gilbert sentit les larmes revenir.
Alors il continua d’avancer.
Dans ce désert immense où deux armées s’affrontaient, deux frères marchaient désormais dans la même direction.
Et au milieu du sable brûlant, une vérité simple s’imposait enfin.
Il existe un mot plus fort que les idéologies.
Plus fort que les frontières.
Plus fort que la guerre.
Un mot que les hommes oublient trop souvent.
Amour !
Et lui, ne connaît aucune limite.
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