Rencontre improbable
La vie de Guy n’avait rien de romanesque .
Elle était triste comme lui.
Toujours le même rituel. Dès l’aurore, il était debout. Le réveil sonnait rarement deux fois. Il restait quelques secondes immobile, les yeux ouverts dans la pénombre, comme s’il devait se convaincre de revenir au monde.
Les mêmes gestes avant de partir. Le café tiède. La fenêtre entrouverte sur un ciel incertain. Les vêtements choisis sans y penser. Puis la porte refermée derrière lui.
Il allait travailler.
Chaque jour.
Quelque part.
Un lieu fait d’horaires et de silence, de tâches répétées et de regards absents. Rien qu’il ait envie de raconter. Rien qui laisse une trace en lui.
Pourtant aujourd’hui était un jour décisif.
La décision était prise. C’était aujourd’hui.
Pas facile de franchir le pas de sa porte, tourner la clé dans la serrure quand on sait que c’est la dernière fois. Il resta longtemps sur le seuil, la main suspendue. Un pas en avant, et tout devenait irrévocable.
Comme un fantôme, Guy marche vers son destin.
Seul, il a décidé qu’il en serait ainsi.
La ville l’engloutit sans le remarquer. Les visages se croisaient, pressés. Les vitrines reflétaient une silhouette qu’il reconnaissait à peine. Il avait fini par croire qu’il n’occupait qu’une place provisoire dans le monde.
Le pont d’où il avait décidé de se jeter approchait.
Il l’avait choisi pour sa hauteur et pour le fleuve sombre qui coulait en dessous. Une eau profonde, lente, presque noire par endroits. Il posa les mains sur la rambarde. Le métal froid lui rappela qu’il était encore vivant.
Sans difficulté, il franchit le parapet.
Le vent souleva son manteau. Le vide s’ouvrit sous ses pieds. Son cœur battait étrangement calmement, comme s’il avait déjà accepté.
Il se pencha.
Une main saisit alors la sienne.
La prise était ferme. Glaciale.
Guy sursauta et leva les yeux.
Un homme se tenait là, apparu sans bruit. Un manteau sombre, des traits tirés, un regard profond. Trop profond.
Ce visage, il le connaissait.
C’était le sien.
Mais creusé par une fatigue plus ancienne encore, une lassitude sans retour.
— Pas encore, dit l’homme doucement.
— Lâchez-moi… souffla Guy.
— Si je te lâche, tu tomberas. Et ce ne sera pas une fin.
Autour d’eux, les bruits de la ville s’estompèrent. Le fleuve sembla ralentir, comme retenu dans un souffle invisible.
— Qui êtes-vous ? demanda Guy, la voix tremblante.
— Celui que tu deviendras si tu sautes.
Le vent s’immobilisa.
— Je ne comprends pas…
— Tu crois que le vide efface. Mais il conserve. Il fige l’instant. Il transforme la décision en éternité.
L’air vibra légèrement, et des images surgirent, fragiles, lumineuses.
Une plage ensoleillée. Le sable clair sous un ciel immense. Deux petites filles couraient près du rivage. Leurs rires éclataient comme des bulles dans l’air salé. Elles poursuivaient les vagues, revenaient en arrière en criant, les pieds éclaboussés d’écume. L’une ramassait des coquillages avec sérieux. L’autre levait les bras vers le soleil.
Une lumière chaude envahit la poitrine de Guy.
— Tu te souviens, murmura le double.
Oui.
Il se souvenait.
Du vent léger sur la peau. De la joie simple qui ne demandait aucune raison. D’un temps où l’avenir n’était pas un poids mais une promesse.
Les images tremblèrent puis s’effacèrent.
En contrebas, le fleuve devint opaque. Guy crut apercevoir des silhouettes suspendues dans l’ombre, des formes humaines immobiles dans une chute sans fin.
— Ceux qui ont cru choisir la paix, dit l’autre. Ils restent au bord du geste. À jamais.
La main glacée serrait toujours la sienne.
— Pourquoi m’aider ? demanda Guy.
Le double esquissa un sourire presque triste.
— Parce que si tu sautes, je prends ta place. Je deviens ce que tu refuses d’affronter. Une ombre attachée aux ponts, attendant d’autres mains à saisir.
Le vent revint doucement. Les sons de la ville reprirent, lointains mais réels.
— Choisis, dit-il.
Guy sentit la pierre sous ses chaussures, la pression des doigts autour des siens, le vide sous ses talons.
Puis, lentement, avec une hésitation tremblante mais vivante, il ramena une jambe par-dessus le parapet.
Puis l’autre.
À l’instant où ses pieds retrouvèrent le sol du pont, la main disparut.
Plus personne.
Le fleuve coulait normalement. La lumière du matin s’était adoucie.
Guy resta immobile un long moment, respirant comme s’il apprenait à le faire.
Dans sa poche, ses doigts rencontrèrent quelque chose de dur et lisse.
Un petit coquillage clair, encore poudré de sable.
Il le serra doucement.
La vie n’avait toujours rien de romanesque.
Il y aurait encore des matins semblables. Des lieux à rejoindre. Des heures à traverser.
Mais quelque part en lui, deux petites filles continuaient de courir sur une plage ensoleillée.
Et pour la première fois depuis longtemps, le pas qu’il fit en quittant le pont n’était plus celui d’un fantôme.
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