pourquoi
Incrédule, de nouveau ce matin.
Je regarde mon téléviseur ; il diffuse en boucle des images d’explosion en plein centre d’une ville. Les reporters déversent un flot d’informations, graves, méthodiques, presque mécaniques. Derrière eux, la fumée monte en colonnes épaisses. On dirait que les événements qui se passent juste dans leur dos ne sont que les scènes d’un mauvais film de guerre.
Des milliers de kilomètres me séparent de ces images.
Et pourtant je ne parviens pas à détourner les yeux.
Mon logement est un petit deux-pièces au rez-de-chaussée d’une maison ancienne. Rien d’extraordinaire. Une porte d’entrée qui ouvre directement sur le séjour. Une pièce modeste où cohabitent un canapé fatigué, une table ronde et un meuble bas sur lequel trône la télévision. Le parquet craque légèrement quand je me déplace. Les murs sont peints d’un blanc simple, presque fragile.
À gauche, une ouverture sans porte mène à la cuisine. Un ensemble en bois clair en occupe tout un pan de mur : placards alignés avec soin, plan de travail lisse, évier encastré, plaques de cuisson électriques. Tout est compact, fonctionnel, ordonné. J’ai toujours aimé cet ensemble ; il donne à l’appartement une impression de solidité tranquille.
Au-dessus de l’évier, une fenêtre rectangulaire ouvre sur une petite cour. Un carré de gazon y pousse, modeste mais obstiné. Au printemps, il devient d’un vert lumineux. Aujourd’hui encore, malgré la saison hésitante, il garde une teinte douce. Un mur de pierre ferme la cour, et parfois un chat du voisinage vient s’y étirer au soleil.
Un refuge.
Un monde à l’échelle humaine.
À l’écran, pourtant, un autre monde se disloque.
Les journalistes parlent d’escalade. De représailles. D’ultimatums. Les mots sont précis, choisis, polis. Ils donnent une forme acceptable à l’inacceptable.
Je me surprends à murmurer :
— Pourquoi ?
Pourquoi cette obstination à détruire ?
La publicité surgit, brutale, lumineuse, presque indécente. Musique entraînante. Visages souriants.
Puis l’explosion.
Pas celle de l’écran.
La mienne.
La fenêtre de la cuisine éclate dans un fracas violent. Les éclats de verre traversent la pièce comme une nuée d’insectes scintillants. L’ensemble en bois se fissure. Les portes des placards claquent sous l’onde de choc. La table se renverse. La télévision bascule, l’image se déforme en une ligne blanche.
Le sol se dérobe.
La lumière devient aveuglante.
Puis le néant.
Quand je rouvre les yeux, je suis allongé sur une surface dure et froide.
Le silence me surprend d’abord.
Un silence total. Pas un moteur. Pas un souffle humain.
Je me redresse lentement. Devant moi, des ruines.
Je reconnais l’emplacement de mon deux-pièces, mais il ne reste qu’un amas de béton et de bois carbonisé. L’ensemble de cuisine en bois n’est plus qu’un squelette noirci. Les placards pendent, arrachés. Le plan de travail s’est fendu en deux.
Je tourne la tête vers la fenêtre.
Il n’y a plus de vitre.
Plus de murs.
La petite cour est méconnaissable. Le carré de gazon a disparu, remplacé par une terre sèche, craquelée. Le mur de pierre s’est effondré par endroits. Aucun chat ne viendra plus s’y étirer.
Je sors, ou plutôt j’escalade ce qui fut ma porte.
La rue s’étend devant moi, défigurée. Les maisons voisines ne sont plus que des façades creuses. Les arbres ont perdu leurs branches, comme brûlés de l’intérieur. L’air est chargé d’une poussière fine qui pique la gorge.
Je marche.
Longtemps.
Il n’y a personne.
Des carcasses de voitures rouillent au bord des trottoirs fissurés. Les vitrines des commerces sont soufflées depuis longtemps. Des panneaux tombés au sol indiquent des directions vers des lieux qui n’existent plus.
Je finis par trouver un fragment d’affiche protégée sous un débris de métal. Une date y apparaît.
Elle me glace.
Des années. Peut-être que des décennies ont passé.
L’explosion ne m’a pas détruit.
Elle m’a projeté.
Arraché à mon petit deux-pièces, à mon parquet qui craque, à mon ensemble de cuisine en bois clair, à ma fenêtre ouverte sur un carré de gazon.
Elle m’a conduit ici.
Dans le résultat.
Je lève les yeux vers le ciel. Il est voilé d’une brume persistante, comme si l’atmosphère elle-même avait gardé la mémoire des flammes.
Je revois le présentateur. Son ton mesuré. Ses analyses équilibrées. Les débats interminables. Les justifications prudentes. Les menaces expliquées avec pédagogie.
Tout semblait rationnel.
Progressif.
Inévitable.
Ici, il ne reste que l’aboutissement.
Je retourne vers ce qui fut ma cour. Je m’agenouille à l’endroit précis où pousse le gazon. Je gratte la terre. Elle est dure, stérile, grise.
Plus rien ne pousse.
Je comprends alors que l’explosion que je regardais n’était pas un événement isolé.
C’était un commencement.
Une pierre de plus dans une avalanche que personne n’a voulu arrêter.
On parlait de stratégie.
On parlait d’équilibre.
On parlait de nécessité.
Mais debout au milieu de ce monde vidé de voix, ces mots sonnent creux.
Je suis seul pour constater le résultat.
Seul témoin d’un futur que nous avons fabriqué à force d’images tolérées, de violences justifiées, d’indifférences répétées.
Le vent traverse les ruines de mon appartement et soulève un peu de poussière là où se trouvait ma cuisine.
Je ferme les yeux.
Et, face à ce silence immense, ma question demeure, intacte, obstinée :
Pourquoi ?
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