Trompe l'oeil



On l’avait longtemps chuchoté sous la pierre et les racines : notre monde est unique.

Nulle autre planète des galaxies proches ne lui ressemblait. Pour les yeux étrangers, pour ceux qui survolaient sa surface depuis les hauteurs du vide cosmique, il n’était qu’un bloc de roche silencieux. Une carcasse grise. Une planète morte.


Et c’était exactement ce que nous voulions qu’ils croient.


Les premiers visiteurs , des êtres étranges, enveloppés de métal ou de fibres luisantes , étaient arrivés il y a des lunes. Ils avaient atterri, sondé, mesuré. Leur regard n’avait perçu que le désert minéral, la croûte craquelée, les cicatrices sans vie. Rien que le vide . 

Ils étaient repartis, déçus ou indifférents.


Sous leurs pas pourtant, tout vibrait.


Nous, le Peuple-Fleurs, dormions dans les profondeurs. Nous avions retiré nos couleurs, resserré nos tiges, éteint nos parfums. Lorsque les âges destructeurs étaient venus , les grands feux, les pluies toxiques, les vents qui arrachaient la vie , nous nous étions glissés dans la nuit du sol. Et la nuit nous avait protégés.


Le temps passa.

La surface se radoucit. Le sol reprit de la mémoire. La lumière redevint respirable.

Alors les racines-mères frémirent : un signal parcourut les veines souterraines. Le moment était venu.


La première à émerger fut Lioréa. Son éclat doré perça la roche en un rayon tremblant. Le monde, que nous n’avions pas vu depuis si longtemps, nous apparut d’abord comme un immense squelette minéral , mais un squelette prêt à être réanimé.


D’autres suivirent.

Les Solaires trouèrent la pierre de leurs colonnes lumineuses.

Les Petites-Bleues recouvrirent les plaines fossilisées d’un souffle de couleur.

Les Fougères-Mémoire déroulèrent leurs spirales dans des creux oubliés.


Les fissures s’emplirent de vie.

Le désert se constella de vert.

Notre monde renaissait.


Nous vivions à nouveau.


Jusqu’au soir où un grondement monta depuis les hauteurs du ciel.

Un bruit qui n’était ni vent, ni saison, ni tempête.

Un bruit construit.


Les visiteurs revenaient.


Un vaisseau surgit dans le ciel sombre, plus massif que ceux d’autrefois, chargé d’intentions inconnues. Il ralentit, hésitant, comme s’il comparait l’image ancienne , la planète morte , à ce qu’il voyait désormais : un monde éclatant, dévoilé.


Un souffle de panique parcourut nos racines.

Une onde de sève.

Une décision à prendre.


Rester visibles, au risque d’être étudiés, déracinés, dominés ?

Ou redevenir ce que nous savions si bien être : des ombres, des illusions, un mirage de pierre ?


Le choix fut instinctif.


Le Peuple-Fleurs se retira.


Les corolles se refermèrent.

Les tiges se rétractèrent dans le sol.

Les couleurs se dissipèrent comme des rêves au matin.

Les feuilles se vidèrent de leur lumière.

Et lentement, comme une respiration que l’on retient pour ne pas être entendu, la planète entière reprit son masque de roche.


La surface se ternit.

Le vert disparut.

Les fissures s’asséchèrent.

Le monde redevint cette carcasse aride que les visiteurs croyaient connaître.


Lorsque le vaisseau se posa, ses occupants ne virent qu’un désert immobile, interminable.

Aucune trace de vie.

Pas même un soupçon.


Après quelques explorations vaines, les êtres de métal remontèrent à bord de leur engin . 

Leur vaisseau reprit de l’altitude et s’effaça dans le ciel, avalé par la distance comme ceux d’autrefois.


Sous la pierre, nous n’osions pas encore sortir.

Notre camouflage tenait.

Le danger semblait s’éloigner.


Un battement profond traversa alors les racines-mères :

non pas un ordre, mais une promesse silencieuse.


Nous renaîtrons.

Mais pas ce soir.

Pas tant que les pas étrangers rôdent encore parmi les étoiles.


Pour nous, le Peuple-Fleurs, la patience est une forme de victoire.

La sève sait attendre ce que les étoiles ignorent.

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