Le dernier pli


Guy le savait : il allait perdre.


Les cartes qui restaient dans sa main n’avaient pas suffisamment de valeur pour le faire gagner. Il les tenait pourtant avec obstination, comme si la simple pression de ses doigts pouvait infléchir le destin. Autour de la table, les autres joueurs attendaient. Les jetons formaient un petit tas au centre, fragile promesse d’une victoire qui, déjà, semblait appartenir à quelqu’un d’autre.


Au-dessus de sa tête, la télévision accrochée au mur déversait à flot continu les horreurs du jour. Les images défilaient sans répit : villes éventrées, colonnes de fumée, foules en fuite sous le hurlement des sirènes.


La présentatrice parlait d’un conflit d’une ampleur inquiétante.

Les experts utilisaient des mots pesants, presque irréels.

— Une escalade qui pourrait devenir mondiale…


Personne autour de la table ne semblait vraiment écouter.

Les cartes glissaient sur le tapis usé, les jetons tintaient, les verres s’entrechoquaient.


Guy leva les yeux vers l’écran. Une ville étrangère brûlait sous un ciel gris. Un blindé d’assaut avançait lentement dans une rue dévastée.


Il baissa les yeux vers sa main.


Un roi fatigué.

Un huit.

Un sept inutile .


Il soupira.


Puis, avant de jouer les dernières cartes, son esprit , l’espace d’un battement d’aile de papillon , vacilla.


Ce fut d’abord un vertige, léger comme une absence.


Puis tout bascula.

Un fracas immense, métallique, brutal.

Guy cligna des yeux.

La table avait disparu.


La lumière chaude du bar s’était évanouie.

À sa place : un ciel chargé de fumée, une rue couverte de gravats, et une odeur de poudre brûlée qui lui griffa la gorge.


Il était debout.


Au beau milieu du conflit.


Il ne le vivait plus par procuration.


Il y était.


Un soldat passa en courant devant lui, hurlant quelque chose dans une langue qu’il ne comprenait pas. Une explosion secoua les façades. Des morceaux de béton tombèrent autour de lui.


Guy regarda ses mains.


Elles tremblaient.

Mais elles tenaient toujours les cartes.


Les mêmes.


Le roi.

Le huit.

Le sept.


Il voulut crier.


Personne ne l’entendit.


Un blindé d’assaut surgit au coin de la rue, sa tourelle pivotant lentement comme l’œil lourd d’une bête mécanique. Des tirs éclatèrent au loin. Une femme entraînait un enfant vers une porte entrouverte.


Le monde semblait s’être transformé en une partie gigantesque.

Mais ici, les jetons étaient des vies.


Guy sentit une peur primitive lui serrer la poitrine.


Pourquoi lui ?

Il n’était personne.


Un simple joueur dans un bar quelconque.


Un être insignifiant.

Et pourtant…


Il regarda les cartes.


Une pensée étrange traversa son esprit.

Et si ce n’était pas une illusion ?

Et si tout cela était réellement… un jeu ?


Au loin, le blindé d’assaut s’arrêta.


Sa tourelle pivota vers un immeuble encore habité.

Guy sentit quelque chose vibrer dans ses doigts.


La carte du roi.


Elle semblait chaude.

Comme vivante.


Un murmure imperceptible traversa l’air.


Ou peut-être seulement son esprit.


Joue.


Guy inspira profondément.


Dans la rue, les soldats prenaient position.

Le canon allait tirer.


Il comprit alors.


Ce conflit n’était peut-être pas seulement fait de décisions humaines.

Peut-être existait-il ailleurs une table immense, invisible, où d’autres mains distribuaient les cartes de la guerre.


Et peut-être, par accident…


Il venait d’y être invité.

Guy regarda le roi.


Sa dernière chance.


D’un geste hésitant, il posa la carte devant lui.


Le blindé d’assaut s’immobilisa.

Le moteur se tut.


Comme si le temps lui-même venait de retenir son souffle.


Un silence étrange tomba dans la rue.

Puis un ordre retentit.


Les soldats reculèrent.


Le blindé d’assaut fit marche arrière.

L’immeuble resta debout.

La femme et l’enfant disparurent dans l’ombre de la porte.


Guy resta figé.


Dans sa main, il ne restait plus que deux cartes.


Le huit.

Et le sept.

Le monde autour de lui frissonna.


La rue se dissout lentement.


La fumée devint brume.


Le fracas se transforma en murmure.


— Guy ?

— C’est à toi.


La voix le ramena brutalement.

Le bar.

La table.

Les verres.

Les jetons.

La télévision.


Guy cligna des yeux.


La guerre continuait sur l’écran.


Mais quelque chose avait changé.

L’analyste parlait maintenant d’une accalmie inattendue sur le front.


Un cessez-le-feu improvisé.


Les experts semblaient perplexes.


Guy regarda ses cartes.

Le huit.

Le sept.


Mais le roi avait disparu.


Comme s’il avait déjà été joué.

Un frisson lui parcourut l’échine .


Autour de la table, les joueurs attendaient.

— Alors ? demanda l’un d’eux.


Guy posa lentement ses cartes.

Il avait perdu.


Mais pour la première fois de sa vie…

Il n’en éprouvait aucun regret.


Car quelque part, dans un endroit invisible entre les mondes, il en était sûr maintenant :


la partie continuait.

Et le dernier pli n’avait peut-être pas encore été distribué. 

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