Brouillard



Personne ne l’avait vu arriver. Pas de nuages sombres, pas de grondement de tonnerre. Le brouillard s’était simplement glissé dans la rue au petit matin, mince voile translucide que l’on croyait éphémère. On l’avait trouvé presque charmant, d’une beauté étrange, donnant aux contours de la ville un aspect de rêve.


Mais il n’avait pas disparu.


Jour après jour, il épaississait son manteau. Les réverbères n’étaient plus que des halos imprécis, les silhouettes s’effaçaient à quelques mètres à peine. Même les sons semblaient s’y noyer, étouffés, avalés par une ouate lourde. Le silence devenait si dense qu’il paraissait solide.


La ville s’était rétractée. Les habitants, d’abord intrigués, puis inquiets, ne sortaient plus qu’à contrecœur. Les commerces fermaient un à un. On ne se reconnaissait plus dans les rues : était-ce vraiment son voisin qui passait à quelques pas, ou une ombre trompeuse ? On se surprenait à frissonner devant des silhouettes banales.


Puis vinrent les murmures. Certains disaient entendre des voix derrière le voile, des appels doux, presque familiers. D’autres juraient distinguer des formes mouvantes, comme des corps allongés qui flottaient dans la brume. Le doute devenait poison : on ne savait plus si l’on voyait réellement, ou si le brouillard inventait ses propres fantômes.


Au bout de quelques jours, la peur avait gagné les foyers. Les disputes éclataient pour rien, les coups pleuvaient sans raison. Le taux de suicide monta en flèche : certains se pendaient, d’autres ouvraient simplement leur porte et s’avançaient dans le blanc jusqu’à disparaître. On ne les revoyait jamais.


Les autorités s’étaient tues. Les sirènes de police se perdaient dans l’épaisseur, sans destination. La ville tout entière se vidait de sa structure, comme si elle s’effaçait derrière ce voile impénétrable.


Car le brouillard n’était pas passif. Il semblait respirer. Certains affirmaient le sentir palpiter, comme une peau qui frissonne. Plus les habitants cédaient à la peur, plus il devenait épais, oppressant, presque liquide. Comme s’il se nourrissait de leur angoisse, se renforçait de leur désespoir.


Alors l’idée s’imposa, insidieuse : ce n’était pas une simple brume. C’était une entité. Ou un passage.


Un soir, alors que les rues étaient désertes, des témoins jurèrent avoir vu des lumières derrière le voile, comme un autre monde qui pulsait au-delà. Certains pensèrent au salut, d’autres à un piège. Des groupes s’organisèrent pour tenter de traverser ensemble, mais aucun ne revint. Le lendemain, on retrouvait seulement des objets épars : une chaussure, une écharpe, un téléphone encore allumé, mais sans propriétaire.


Peut-être que le brouillard menait ailleurs. Peut-être qu’il avalait les vivants pour les transformer en autre chose.


Nul ne pouvait le dire.


Tout ce qu’on savait, c’est qu’il gagnait. Chaque nuit, il avançait encore, et ceux qui restaient, terrés chez eux, sentaient déjà ses filaments blancs s’infiltrer sous les portes, caresser les vitres, chercher une entrée.


Et un matin, il ne resterait plus rien. Ni la rue. Ni le quartier. Ni la ville.

Seulement le brouillard.


Qui, lui, continuerait son chemin.


Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

90

Le silence des Atlantes

Symbiose au couchant