Équinoxe
Dans le village de Barbâtre, tout le monde connaissait Gus.
De son vrai nom Auguste, mais personne ne l’appelait ainsi, pas même le maire. Gus, c’était un peu l’âme du village , un être de sel et de vent, toujours prêt à tendre un panier ou à partager un morceau de sa pêche. Il connaissait tous les coins de la côte : les roches où dorment les crabes, les passes où le courant charrie les soles, les failles où s’accrochent les coques. Il revenait toujours avec des prises incroyables, comme si la mer, reconnaissante, lui faisait des cadeaux.
Grâce à lui, dans le village, les tables ne restaient jamais vides. Les plus anciens disaient qu’il parlait à la mer comme à une amie, qu’il la comprenait, qu’elle le comprenait aussi.
Chaque année, à la fin septembre, Gus attendait les marées d’équinoxe avec une ferveur silencieuse. C’était le moment où tout se jouait, où la mer et le ciel semblaient se confondre dans une lumière trouble, ni tout à fait jour, ni tout à fait nuit.
Ce matin-là, il se leva avant l’aube. Le vent d’ouest soufflait dru, la lune décroissante traînait encore sur l’horizon. Dans son cabanon, Gus préparait son vélo, vérifiait le panier, la lampe-tempête, le couteau. Il savait que la marée serait forte, mais rien ne pouvait l’empêcher de rejoindre le Passage du Gois.
Le Gois… cette route étrange qui ne vit que par intermittence, se laissant traverser deux fois par jour, avant de disparaître sous la mer.
Ce matin-là, Gus pédalait lentement sur la chaussée encore luisante. Le silence n’était rompu que par le bruit des pneus sur les pierres mouillées. La mer s’était retirée, mais l’air semblait chargé d’une lourdeur inhabituelle. Une odeur d’iode plus âcre que d’ordinaire.
Arrivé à la balise numéro sept, il posa son vélo et descendit dans les flaques, cherchant les premières palourdes.
Puis, soudain, le vent tomba.
Un silence absolu s’abattit.
Et de la mer, comme exhalé des profondeurs, un brouillard monta. Un brouillard si dense qu’il avalait tout , le ciel, les balises, même le bruit de la mer.
Gus se redressa. Il ne voyait plus rien, ni la côte, ni les repères.
Il fit quelques pas, cherchant la balise, mais elle avait disparu. Tout autour de lui n’était plus que gris mouvant.
Alors il entendit une rumeur… comme un souffle dans le brouillard.
— Auguste…
Il sursauta. Cette voix semblait venir de partout à la fois , de la mer, du vent, peut-être même de lui-même.
— Qui est là ? demanda-t-il d’une voix hésitante.
Un rire, doux et triste, lui répondit.
— Tu viens chaque équinoxe, fidèle parmi les hommes. Tu prends sans jamais voler, tu remercies la mer de ses bienfaits. Mais aujourd’hui, la mer a faim… et c’est à ton tour de l’apaiser.
La brume se mit à tournoyer autour de lui, formant des volutes argentées. Une silhouette se dessina , celle d’une femme aux cheveux d’écume, aux yeux couleur de varech. Son visage changeait à chaque seconde, tantôt jeune, tantôt vieux, tantôt humain, tantôt liquide.
Gus tomba à genoux, fasciné.
— Si c’est toi, la mer… alors je n’ai rien à craindre.
Elle sourit.
— Non, rien à craindre. Tu feras désormais partie de ma mémoire. Le Gois te gardera.
Un instant plus tard, le brouillard se referma sur lui.
Quand il se dissipa, quelques heures plus tard, les habitants de Barbâtre découvrirent le vélo de Gus renversé contre la balise numéro sept. À côté, un panier en osier débordant de poissons argentés et de coquillages .
Mais de Gus, aucune trace.
Les anciens hochèrent la tête.
— Le brouillard de l’équinoxe, dit l’un d’eux. Il a encore choisi un pêcheur.
Depuis ce jour, nul n’a jamais revu Auguste.
Pourtant, chaque marée d’équinoxe, le village tout entier semble retenir son souffle. Les pêcheurs disent voir, à la tombée du jour, une ombre marcher sur le Gois, silhouette fine et lente, poussant un vélo fantôme. Certains affirment entendre un sifflement, semblable à celui de Gus quand il rentrait au village.
Et le lendemain matin, à l’aube, devant les portes des maisons les plus modestes, on trouve toujours un panier en osier, garni de palourdes fraîches et de poissons étincelants, encore humides de mer.
Personne ne sait d’où ils viennent.
Mais tous, en silence, lèvent les yeux vers le large, là où la brume danse au-dessus du Gois, et murmurent avec respect :
— Merci, Gus.
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