Le voyageur du Gois
Comme souvent le matin, j’aimais bien assister aux spectacles que m’offrait cette caméra installée face au passage du Gois. Depuis mon appartement en ville, bien loin de l’Atlantique, je lançais le flux sur mon écran, un café fumant à la main, et je me laissais absorber par l’image.
Le mouvement semi-circulaire de la caméra, qui balayait lentement le paysage, me faisait rêver. À chaque rotation, elle captait la courbe du passage qui s’étirait vers l’horizon, entre terre et mer. Parfois, il était recouvert d’eau, invisible sous les reflets d’argent. D’autres fois, comme ce matin-là, il se découvrait, luisant sous la lumière dorée, presque désert.
Ce panorama avait quelque chose d’ensorcelant. Une beauté calme, à la limite de l’irréel. Mais il ne s’agissait que d’une image, un pixel loin de moi, une échappée virtuelle. Pourtant, ce matin-là, quelque chose changea.
Je me surpris à murmurer à voix haute, comme une incantation :
« Si seulement je pouvais être dans l’image… »
Aussitôt, un frisson me parcourut. Mon regard se brouilla. Tout vacilla autour de moi. Mon café glissa de mes mains, se brisa sur le sol, mais je ne l’entendis pas. Un vertige me happa, profond, silencieux.
Puis… plus rien.
Quand mes paupières se soulevèrent, je ne reconnus d’abord rien. Un vent salé caressait mon visage. Sous moi, des pavés humides. Autour, le silence immense du Gois, à peine brisé par le cri d’un goéland.
J’étais assis, au beau milieu de la descente du Gois.
Le passage s’étirait devant moi, vide. Derrière, la côte de Beauvoir-sur-Mer, floue dans une brume légère. Devant, Noirmoutier, comme une île suspendue entre ciel et mer. Et moi, là, vivant, en chair et en os, au cœur de l’image.
Je me levai, hésitant. Le sol était bien réel, les algues crissaient sous mes pas. Une voiture ancienne, abandonnée, rouillée, semblait figée hors du temps sur le bas-côté. Il n’y avait personne. Pas une âme. Le monde paraissait arrêté.
Avais-je rêvé ? Était-ce une hallucination ? Où étais-je devenu… un passager d’un autre plan ?
Je commençai à marcher. Chaque pas sur les pavés résonnait comme dans une cathédrale. Je suivais le tracé du Gois, à contre-marée peut-être, mais sans peur. Le ciel changeait de teinte, le bleu devenait plus profond, presque violet. Le soleil s’était figé, suspendu comme un projecteur dans une pièce de théâtre muette.
Soudain, au loin, je distinguais une silhouette. Un homme, immobile, vêtu d’un long manteau sombre, me regardait. Quand je m’approchai, il me fit signe.
— Tu es arrivé, dit-il simplement.
— Où… suis-je ? bredouillai-je.
Il sourit.
— Tu es là où ton regard t’a porté. Là où les âmes perdues viennent rêver. Le Gois n’est pas qu’un chemin entre deux terres, c’est une porte. Mais rares sont ceux qui l’ouvrent vraiment.
Il se détourna, puis marcha vers la mer. Lentement, sans bruit, il s’effaça dans les brumes.
Je restai là un moment, seul avec les goélands et le vent. Puis, dans un éclat de lumière, tout se brouilla de nouveau.
Quand je repris conscience, j’étais dans mon salon. Le café brisé au sol, l’écran figé sur l’image du Gois, désert.
Mais dans mes chaussures, du sable humide.
Et dans mon cœur, la certitude d’avoir traversé un passage que peu d’hommes n’ont jamais osé franchir.
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