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Affichage des articles du décembre, 2025

L' aube de 2050

Le temps avait passé inexorablement, laissant derrière lui une tristesse épaisse, presque palpable. En cette fin d’année 2049, il ne restait plus grand-chose, sinon l’incompréhension face à l’ampleur du désastre. Les paysages portaient encore les cicatrices visibles de la guerre, mais les blessures les plus profondes étaient invisibles, gravées dans les mémoires. Dans les rares bibliothèques encore debout, certains livres avaient survécu. Ils parlaient des années 2020, de cette période trouble où la troisième guerre mondiale aurait pu être évitée. Les auteurs employaient des mots prudents, presque hésitants, comme s’ils avaient pressenti que l’avenir les jugerait sévèrement. Les déclencheurs, écrivaient-ils, avaient été multiples : économiques, politiques, climatiques, identitaires. Aucun n’avait suffi à lui seul. C’est leur accumulation qui avait rendu l’effondrement inévitable. En France, un sentiment particulier s’était répandu lentement, insidieux. Celui d’être devenu étranger dans...

Le siffleur de Noël

Dans le quartier, il était une image connue. On ne savait plus très bien depuis quand il faisait partie du paysage, ni même s’il avait un jour été autre chose qu’une silhouette familière. Il était là, simplement. Toujours au même endroit, ou presque. Un manteau trop grand, râpé aux épaules, une écharpe tricotée qui semblait avoir traversé plusieurs hivers, et ce regard un peu flottant, comme accroché à un monde que les autres ne voyaient pas. Chacun, en le croisant, lui adressait un petit mot gentil. — Bonjour. — Ça va aujourd’hui ? — Joyeuses fêtes… Parfois, on glissait une pièce dans sa main. Un geste rapide, discret, presque mécanique. Il accueillait l’offrande avec un léger hochement de tête, puis, pour remercier, il se mettait à siffler. Toujours un air connu. Une chanson populaire, une mélodie d’enfance, parfois un refrain ancien que l’on croyait oublié. Le son était clair, précis, étonnamment juste. Il s’élevait dans l’air froid, se glissait entre les immeubles, et accompagnait ...

Le silence de Noël

La télévision déversait pêle-mêle les informations du monde, comme un fleuve trouble dont on ne voyait jamais la source. Les images se succédaient sans transition : visages hagards, villes en ruine, enfants couverts de poussière, cris étouffés par le commentaire neutre des journalistes. Juste à côté de l’écran, sur la grande table recouverte d’une nappe immaculée, une dinde baignait dans son jus doré, promesse de fête et d’abondance. Guy resta debout un long moment, les bras ballants, incapable de détacher son regard de ce contraste obscène. La chaleur du four, l’odeur des marrons, les lumières du sapin… et la guerre, là, posée au milieu du salon, comme une invitée indésirable que personne n’osait nommer. — Comment peut-on fêter la paix quand il y a encore la guerre ? murmura-t-il. La question n’appelait pas de réponse. Elle se dissipa dans l’air tiède de la maison, se perdit dans le clignotement des guirlandes. Dans la cuisine, on riait. Les enfants couraient, excités par l’idée des c...

La montagne de feu

Les nuits du désert ont une manière particulière de raconter les commencements. Avant même que l’aube ne se lève, le sable frissonne comme une mer endormie, et le ciel, chargé d’étoiles, semble pencher vers la terre pour écouter les pas solitaires. C’est ainsi que débuta mon voyage, au cœur d’une saison froide que nul calendrier ne nommait encore Noël, mais où le monde, déjà, attendait une promesse. Je marchais vers la montagne aux flancs brûlés, celle que le vent entoure de silence et que la foudre reconnaît comme sienne. Chaque pas s’enfonçait dans la poussière dorée, et mes pieds glissaient sur la rocaille, tandis que la sueur de mon front se mêlait à la terre ancienne. Le vent soufflait avec violence, comme pour me détourner, mais la Voix qui m’appelait brûlait plus fort encore que le feu du midi. Je montais seul, portant le poids d’un peuple invisible derrière moi, et la soif d’une alliance encore à naître. Plus je m’élevais, plus l’air se chargeait de nuées épaisses ; les éclairs...

Hors du temps

Le froid s’était installé dans le véhicule comme une présence discrète, tapie quelque part entre le pare-brise et mes épaules. Par moments, la buée venait voiler les vitres, aussitôt repoussée par un souffle d’air tiède qui tentait, sans éclat, de réchauffer l’habitacle. En cette veille de Noël, je rentrais de ma dernière tournée. Une tournée un peu longue, sans doute, mais familière, marquée par ces gestes répétés qui finissent par former une sorte de rituel. La distribution automatique… L’expression avait quelque chose de sec, presque impersonnel. Pourtant, derrière les machines, il y avait toujours des usages, des habitudes, des visages. Remplir un distributeur, ajuster un mécanisme récalcitrant, s’assurer qu’un café coule correctement : ce n’étaient pas de grands actes, mais ils comptaient. Ils participaient, à leur manière, à ces petites pauses invisibles qui jalonnent les journées des autres. Au dépôt, on se croisait souvent sans s’attarder. Un signe de tête, parfois un mot échan...

Parallèles

Les scientifiques commençaient à émettre l’idée, sans pour autant pouvoir la démontrer, qu’il existait des mondes parallèles. Le déferlement de critiques fut immédiat. Articles assassins, tribunes ironiques, colloques où l’on riait sous cape. Que dirait ce collège de bien-pensants s’ils apprenaient que l’on peut aussi voyager dans le temps ? La séparation qui différencie un monde d’un autre est infime. Un frémissement. Une variation si faible qu’aucun instrument classique ne peut la mesurer. Un battement de réalité, comparable à la différence entre deux notes presque identiques. Nous le savions par expérience. Depuis la Salle Blanche, nous observions. Les parois n’étaient ni écrans ni miroirs, mais des surfaces d’accordage, capables de se synchroniser brièvement avec d’autres versions du réel. Les mondes que nous contemplions vivaient presque comme le nôtre : mêmes villes, mêmes océans, mêmes peurs. Mais il y avait toujours un détail dissonant. Une tour absente. Une langue qui avait év...

Les couleurs de Noémie

La vie n’avait pas été clémente avec Noémie. Elle s’était construite sur des pertes, des silences, des renoncements précoces. Le destin ne lui avait pas été favorable et, aujourd’hui, elle vivait sans domicile fixe, installée là où l’on s’arrête rarement, sur un morceau de trottoir devenu son point d’ancrage. Pourtant, Noémie possédait une richesse intacte. Une qualité que la rue n’avait pas réussi à effacer. Son père la lui avait transmise : elle était une artiste. Il lui avait appris à regarder autrement, à comprendre que la beauté n’est jamais absente, seulement cachée. De lui, il ne lui restait presque rien, sinon une trousse de feutres de couleurs. Elle les protégeait des affres du temps avec un soin infini, comme on protège une mémoire. Chaque matin, Noémie s’installait devant le même commerce. Elle y demandait peu, seulement de quoi manger. Le commerçant la voyait passer les jours et les saisons. Il ne la contournait pas, ne feignait pas l’indifférence. Sa situation le touchait....

Noël sur la banquise

Le blizzard chantait sa complainte de glace sur la grande banquise, hurlant comme un loup affamé sous la nuit sans fin. Dans l’ombre bleutée de leur igloo, Inuk, le petit Esquimau et sa famille , observaient la flamme tremblotante de la lampe à huile. Chaque jour, le froid gagnait du terrain. Les poissons fuyaient les filets, les phoques se faisaient rares, et la faim s’insinuait comme un vent invisible dans les ventres et les cœurs. Noël approchait pourtant. Mais que pouvait-on fêter quand le ventre criait misère et que la tempête effaçait toute trace de joie ? Inuk priait les esprits anciens. Il fermait les yeux et murmurait : — Esprits du Nord, envoyez-nous un signe. Un peu de lumière, juste un peu… Ce signe arriva la veille de Noël. Sous un ciel zébré d’aurores boréales vertes et roses, Inuk s’éloigna de son village. Là, près d’un trou de respiration, il aperçut un éclat étrange, un reflet bleu qu’aucune étoile ne semblait projeter. Il s’approcha, le cœur battant, et découvrit un p...

La nuit des sables étoilés

Dans l’immensité silencieuse du Sahara, là où les dunes ondulent comme des vagues figées par le temps, une nuit de Noël se préparait. Le désert, drapé d’ombre et de mystère, semblait retenir son souffle tandis que les premiers éclats des étoiles s’allumaient dans le ciel clair. Avançant d’un pas lent et régulier, une caravane de chameaux traçait un sillon sur le sable doré. Leurs silhouettes nobles se découpaient à contre-lune, et les clochettes accrochées à leurs harnais tintaient doucement, comme une pluie de notes d’argent. À la tête de la caravane marchait Youssef, un jeune chamelier au regard vif, porté par un mélange d’audace et d’émerveillement. Depuis toujours, Youssef avait entendu parler d’une oasis secrète, accessible seulement aux cœurs purs et patients. Méconnue des cartes et des anciens itinéraires, elle abritait , disait la légende , un arbre ancestral dont les fleurs n’éclosaient qu’une seule fois par an, lors de la nuit de Noël. On murmurait qu’elles contenaient la mag...

Trompe l'oeil

On l’avait longtemps chuchoté sous la pierre et les racines : notre monde est unique. Nulle autre planète des galaxies proches ne lui ressemblait. Pour les yeux étrangers, pour ceux qui survolaient sa surface depuis les hauteurs du vide cosmique, il n’était qu’un bloc de roche silencieux. Une carcasse grise. Une planète morte. Et c’était exactement ce que nous voulions qu’ils croient. Les premiers visiteurs , des êtres étranges, enveloppés de métal ou de fibres luisantes , étaient arrivés il y a des lunes. Ils avaient atterri, sondé, mesuré. Leur regard n’avait perçu que le désert minéral, la croûte craquelée, les cicatrices sans vie. Rien que le vide .  Ils étaient repartis, déçus ou indifférents. Sous leurs pas pourtant, tout vibrait. Nous, le Peuple-Fleurs, dormions dans les profondeurs. Nous avions retiré nos couleurs, resserré nos tiges, éteint nos parfums. Lorsque les âges destructeurs étaient venus , les grands feux, les pluies toxiques, les vents qui arrachaient la vie , no...

Noël au Port du bonhomme

Le 24 décembre, à l’aube, le froid mordait l’air depuis plusieurs jours déjà, annonçant un hiver plus rude que les précédents. Sur les terres basses du marais, les roseaux ployaient sous les rafales, et la mer, capricieuse, semblait hésiter entre calme et colère. Pierre connaissait bien ces signes : à l’approche de Noël, la météo aimait jouer avec les nerfs des ostréiculteurs. Mais il refusait de se laisser intimider. Pas ce jour-là. Pas alors qu’il préparait en secret ce qu’il n’avait jamais pu offrir à Éloïse comme il l’aurait voulu : une demande en mariage, la vraie, celle qu’il rêvait de lui faire depuis toujours. Dans la poche de sa vareuse , un petit coffret en bois, gravé d’un discret motif d’étoile, semblait battre au rythme de son cœur. Avec une détermination presque têtue, il travailla toute la matinée : retourner les huîtres, remplir les mannes, charger la plate. Chaque geste était précis, presque cérémoniel. Il aurait voulu croire que ce jour serait simple, que la mer lui f...

La lumière de Noël

Daniel avait toujours vécu derrière une carapace. Pas de doutes, pas d’émotions visibles , jamais. Le travail avant tout, et, sans qu’il s’en rende compte, les années l’avaient éloigné de sa femme et de leurs deux petites filles. Le 24 décembre, il volait encore, certain d’être indispensable ailleurs. Il leur avait promis d’être là « la prochaine fois ». Comme toujours. L’avion venait d’atteindre son altitude de croisière quand la première secousse survint. Puis une deuxième, plus violente. Les écrans s’éteignirent. Le bruit des moteurs baissa jusqu’à devenir un souffle étouffé. Puis le silence. Le silence impossible d’un avion qui n’est plus porté par rien. La cabine bascula légèrement. Les masques tombèrent. Des cris éclatèrent. Le commandant finit par annoncer d’une voix blanche : — Panne totale… tentative de redémarrage… tenez-vous prêts. Daniel sentit la terreur le traverser. Pour la première fois, il ne pensa pas à ses dossiers. Il pensa à ses deux filles, à leurs visages endormi...

La pause

La nuit avait été très froide. Comme souvent, Guy ignorait comment il allait traverser cette journée . Les rues se paraient de leurs plus beaux artifices , quelques lanternes vacillantes, des guirlandes ayant miraculeusement survécu aux bombardements. Mais Guy ne voyait rien de ces ornements suspendus au-dessus du vide. Sa seule obsession : survivre aux explosions, dénicher un reste de nourriture, parvenir vivant jusqu’au coucher du soleil. Il longeait un mur effondré lorsqu’un bruit léger l’arrêta net. Ce n’était pas une explosion. Plutôt un froissement, une respiration brusquement retenue. — Ne bouge pas, murmura une voix ferme, quoique tremblante. Il leva lentement les mains. Devant lui, surgissant d’une brèche dans les briques, une jeune femme se révéla. Elle portait une écharpe rouge fanée et tenait contre son épaule un vieux fusil, dont le bois poli par le temps témoignait de sa vétusté . Ses yeux, d’un gris limpide, ne le quittaient pas. — Je ne veux pas de problèmes, dit Guy. J...

Silence

Les notes se réveillaient doucement. Dans l’aube encore pâle, leurs formes frémissaient comme des gouttes de lumière suspendues sur les lignes de la portée. Devant elles, l’atmosphère s’ouvrait en un champ clair, vaste et silencieux, prêt à se remplir de leurs vibrations. Chaque matin, c’était ainsi que naissait leur monde : du souffle immobile surgissait le mouvement. Le royaume des notes était un lieu singulier, où chacune possédait une nature propre tout en partageant un même espace. La ronde, large et profonde, donnait le temps de respirer. La blanche offrait l’équilibre, la régularité du cœur. La noire assurait le pas, la cadence. Et les croches, éclats rapides, amenaient l’élan, les nuances, la vie. Mais ce matin-là, un trouble se glissa entre les lignes. Le Maître du Vent , messager invisible chargé d’emporter leurs sons , décréta que les croches ne pourraient plus être diffusées. Leur vivacité, leur lecture du temps, leur luminosité… tout était soudain contenu, empêché. Une ond...

Les boules

Décembre. Ce mois où les rues s’illuminent, les gens s’affolent, et les décorations s’accrochent partout où l’on peut encore poser un crochet. Le mois où l’on mesure le bonheur d’une famille au nombre de guirlandes clignotantes et à l’épaisseur du catalogue des jouets. Un mois merveilleux, dit-on… Surtout pour ceux qui aiment le chaos organisé. Bref : un mois qui donne, à sa façon, les boules. Pour fuir , temporairement , cette frénésie, j’étais parti me réfugier devant une cascade qui descendait de la montagne en un long ruban argenté. Un endroit où, miraculeusement, aucune musique de Noël ne pouvait m’atteindre. Là, dans le froid vif, un immense bien-être m’avait envahi. Un luxe en décembre, ce mois où même les flocons semblent stressés. Ce moment était unique. Je pouvais enfin laisser mon esprit penser librement, sans que quelqu’un me rappelle qu’il ne reste plus beaucoup de jours avant le 24. La première idée qui surgit fut un mot magnifique, massif dans sa simplicité : Paix. Il se...

Claire de Terre

J’avais hâte d’arriver à ce jour, attendu avec une impatience presque douloureuse, ici, au cœur même d’Aldébaran. Nous vivions littéralement sur l’étoile : suspendus dans ses couches externes grâce aux cités solaires, ces structures titanesques qui flottaient comme des radeaux au-dessus d’un océan de feu. Elles vibraient constamment, traversées par des ondes de chaleur, respirant à leur manière, comme des créatures vivantes. Nous étions les transfuges de la planète bleue. Les derniers héritiers d’un monde que nous n’avions jamais vu. Et aujourd’hui, pour la première fois depuis des générations, ce monde allait se montrer. Le calendar 0.5 venait de sonner. Dans les coursives translucides des cités solaires, l’effervescence était totale. Les enfants collaient leur visage contre les parois photothermiques, les anciens prenaient place dans les salles d’observation, et les chercheurs vérifiaient une dernière fois leurs lentilles de flux stellaire. Moi, je tremblais. Peut-être à cause de l’é...

H2o

Je suis sans doute bien présomptueux de commencer ce récit par une formule chimique. H₂O. Une équation élémentaire, limpide, et pourtant si délicate. Deux atomes d’hydrogène et un d’oxygène. Rien à ajouter, rien à retrancher. Une harmonie qui semble aller de soi, mais qui n’existe que grâce à un équilibre fragile. Il en va de même pour nos relations. Elles aussi reposent sur ces équilibres invisibles, sur ces ajustements subtils qui, parfois, nous échappent. Un mot trop appuyé et tout déborde. Un silence trop long et tout s’évapore. Chaque rencontre a sa propre formule, infime, mystérieuse, presque secrète. J’en ai fait l’expérience récemment. Non pas un soir comme dans bien des récits, mais un après-midi clair, tranquille, de ceux où la lumière s’étire sans hâte et où l’on croit avoir déjà tout compris de la journée. Elle était là, derrière le comptoir de ce petit café dans lequel je n’avais fait que passer. Elle avançait avec une élégance discrète, presque retenue, maniant les verres...