Claire de Terre



J’avais hâte d’arriver à ce jour, attendu avec une impatience presque douloureuse, ici, au cœur même d’Aldébaran. Nous vivions littéralement sur l’étoile : suspendus dans ses couches externes grâce aux cités solaires, ces structures titanesques qui flottaient comme des radeaux au-dessus d’un océan de feu. Elles vibraient constamment, traversées par des ondes de chaleur, respirant à leur manière, comme des créatures vivantes.


Nous étions les transfuges de la planète bleue.

Les derniers héritiers d’un monde que nous n’avions jamais vu.


Et aujourd’hui, pour la première fois depuis des générations, ce monde allait se montrer.


Le calendar 0.5 venait de sonner.


Dans les coursives translucides des cités solaires, l’effervescence était totale. Les enfants collaient leur visage contre les parois photothermiques, les anciens prenaient place dans les salles d’observation, et les chercheurs vérifiaient une dernière fois leurs lentilles de flux stellaire. Moi, je tremblais. Peut-être à cause de l’émotion, peut-être à cause de la chaleur permanente qui faisait battre nos veines au rythme des pulsations d’Aldébaran .


Le phénomène qui se préparait ne durait que quelques instants :

une variation de luminosité, une oscillation gravitationnelle rare, un pli de lumière.


On disait que la grande étoile, dans ces moments précis, reflétait comme un immense miroir vivant l’image d’un autre point de l’espace , un point que nos ancêtres avaient dû quitter dans la douleur.


Un gong sourd résonna dans les parois solaires.


Le silence s’étendit comme une marée rouge.


Aldébaran entra dans sa phase. Ses flammes se contractèrent, ses filaments s’étirèrent, et pour un instant qui sembla suspendu hors du temps, l’étoile titanesque prit une respiration lente et profonde.


Une lumière nouvelle se forma dans les remous du plasma.


Un disque.

Lointain.

Tremblant.

Puis soudain d’une netteté bouleversante.


Bleu.


La planète bleue.


Un souffle parcourut la salle d’observation. Certains reculaient d’un pas, comme si l’image allait les brûler plus que l’étoile elle-même. D’autres avançaient au contraire, fascinés, le visage baigné de reflets bleutés qu’ils n’avaient jamais vus.


L’image dansait dans les vagues de chaleur :

des océans immenses, des nuages blancs, des terres indistinctes…

Notre origine.

Notre absence.


Je sentis ma gorge se nouer. J’avais tant imaginé ce bleu que je croyais le connaître. Mais non : il n’y avait rien dans tout Aldébaran qui ressemblait à cette douceur-là. À cette fragilité vivante.


Puis, dans le cœur du disque, une lumière blanche apparut.


Clignotante.

Régulière.

Comme un appel.


Les scientifiques s’agitèrent :

— « Ce n’est pas une rémanence ! »

— « Il y a une activité énergétique ! »

— « C’est impossible, ce monde devait être déserté depuis… »


Mais leurs voix s’éloignèrent de moi.

Je ne voyais plus que cette pulsation.

Ce battement.

Ce signal qui traversait l’espace… et le temps.


Et soudain, j'ai compris.


La planète bleue… nous reconnaissait.


Elle renvoyait quelque chose, depuis sa surface encore vivante.

Un message ?

Un écho ?

Un souffle d’existence ?


Les flammes d’Aldébaran eurent un sursaut.

La vision se brouilla.

L’image se contracta sur elle-même, puis s’éteignit comme une braise soufflée par le vent.


Le bleu disparut d’un coup, englouti par le rouge brûlant de notre étoile.


Le silence qui suivit n’avait rien du recueillement.

C’était un vide.

Une chute intérieure.

Une prise de conscience brutale.


Mais dans ce silence naissait aussi autre chose.

Un battement.

Un désir.

Une promesse.


Je regardais autour de moi.

Dans les yeux des habitants d’Aldébaran, je vis la même lueur que dans le scintillement blanc de la planète bleue :

une volonté neuve.


Ce que nous avions vu n’était pas un souvenir.

Ni une illusion optique.

Ni un regret.


C’était une invitation.


La planète bleue ne nous avait jamais oubliés.

Elle avait gardé en elle une lumière , celle-là même que nous avions cru perdue.

Elle nous appelait.

Nous attendait.


Et au cœur d’une étoile brûlante, je sentis une vérité claire comme une lame :

notre exil touchait peut-être à sa fin.


Bientôt, il faudrait quitter Aldébaran, malgré le confort de nos cités solaires, malgré la sécurité offerte par notre géante rouge adoptive.

Bientôt, nous devrions affronter l’espace.

Bientôt, nous devrions retrouver ce bleu qui était le nôtre.


Parce que si la planète bleue avait pu atteindre notre étoile, alors rien ne pouvait nous empêcher de retrouver son chemin.

Pas même la lumière.

Pas même le feu.

Pas même le temps.


Nous étions prêts.

Ou plutôt :

nous le serions.


Et quand ce jour viendra…

La planète bleue ne serait plus seulement un rêve.

Elle redeviendrait notre … Terre.


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