Le siffleur de Noël


Dans le quartier, il était une image connue.


On ne savait plus très bien depuis quand il faisait partie du paysage, ni même s’il avait un jour été autre chose qu’une silhouette familière. Il était là, simplement. Toujours au même endroit, ou presque. Un manteau trop grand, râpé aux épaules, une écharpe tricotée qui semblait avoir traversé plusieurs hivers, et ce regard un peu flottant, comme accroché à un monde que les autres ne voyaient pas.


Chacun, en le croisant, lui adressait un petit mot gentil.

— Bonjour.

— Ça va aujourd’hui ?

— Joyeuses fêtes…


Parfois, on glissait une pièce dans sa main. Un geste rapide, discret, presque mécanique. Il accueillait l’offrande avec un léger hochement de tête, puis, pour remercier, il se mettait à siffler. Toujours un air connu. Une chanson populaire, une mélodie d’enfance, parfois un refrain ancien que l’on croyait oublié. Le son était clair, précis, étonnamment juste. Il s’élevait dans l’air froid, se glissait entre les immeubles, et accompagnait les passants quelques mètres de plus avant de s’éteindre.


On le savait un peu fou.


Il parlait parfois tout seul, ou semblait répondre à des interlocuteurs invisibles. Ses phrases n’avaient pas toujours de sens, du moins pas pour ceux qui l’écoutaient distraitement. Il lui arrivait de rire sans raison apparente, ou de s’interrompre brusquement, comme s’il venait d’entendre une confidence. Alors on souriait, un peu gêné, un peu attendri. On disait : « il est inoffensif ». Et cela suffisait à se rassurer.

Personne, pourtant, n’avait jamais lancé une invitation.


Jamais quelqu’un ne lui avait dit : entre, assieds-toi, prends un café, réchauffe-toi un moment. On lui offrait des pièces, parfois un sourire, mais jamais un seuil à franchir. Les portes restaient closes, non par méchanceté, mais par habitude, par pudeur, ou par peur de déranger l’équilibre fragile de la rue.


À l’approche de Noël, son sifflement se faisait plus fréquent.

Il sifflait plus longtemps, malgré le froid, malgré la nuit qui tombait plus tôt. Les décorations illuminaient les vitrines, les guirlandes clignotaient, et ses airs semblaient se mêler à la magie factice des fêtes. Certains ralentissaient le pas pour l’écouter. D’autres fredonnaient quelques notes en silence. Puis chacun rentrait chez lui, pressé de retrouver la chaleur.


Le matin de Noël, le silence était assourdissant.

Un silence inhabituel, presque pesant. Pas de pas sur les trottoirs, pas de rires, pas même ce sifflement devenu familier. Le quartier semblait figé, comme suspendu hors du temps.


On mit un moment à comprendre .


La boulangère ouvrit sa boutique et attendit, sans s’en rendre compte, la mélodie du matin. Elle leva la tête, surprise par ce vide sonore. Un voisin regarda machinalement vers le banc, puis détourna les yeux, troublé. Peu à peu, l’absence prit forme.


Il n’était plus là.


Ce fut un enfant qui le découvrit.


Un petit garçon, emmitouflé dans un manteau trop épais, tirant derrière lui un traîneau rouge flambant neuf. Il s’approcha du banc, curieux, et s’arrêta net. L’homme était allongé, immobile, comme endormi. Son visage était calme, presque apaisé. La nuit avait été glaciale. Le froid n’avait laissé aucune place au doute.


On retrouva sur lui quelques pièces, rangées avec soin, comme si elles avaient encore une valeur à ses yeux. Et dans la poche intérieure de son manteau, un petit papier froissé. On y avait griffonné, d’une écriture hésitante :

Merci pour les chansons.

Alors le quartier se réveilla vraiment.


Les habitants sortirent, se rassemblèrent, parlèrent à voix basse. Certains pleurèrent sans trop savoir pourquoi. D’autres restèrent silencieux, envahis par un sentiment étrange, fait de tristesse et de honte mêlées. On se rappela ses airs préférés, ses regards absents, ses phrases incompréhensibles. On se rendit compte qu’on le connaissait sans l’avoir jamais vraiment vu.


Ce jour-là, personne ne rentra tout de suite chez soi.

Une bougie fut déposée sur le banc. Puis une autre. Quelqu’un ajouta une écharpe propre. Une femme posa un gobelet de chocolat chaud, encore fumant, inutile désormais. Le soir venu, le banc était entouré de lumières tremblantes, comme un autel improvisé.


Et alors que la nuit tombait, un souffle léger parcourut la rue.

Certains dirent avoir entendu un sifflement, très doux, presque timide. Un air de Noël, simple et familier. Peut-être était-ce le vent. Peut-être autre chose.


Depuis ce jour, le quartier n’est plus tout à fait le même.

Les gens se saluent davantage. Les portes s’entrouvrent plus souvent. On s’invite à partager un café, une soupe, un moment. Comme si le silence de ce matin-là avait laissé une trace durable .


On raconte même que, les soirs de décembre, lorsque la rue est calme et que la neige commence à tomber, un air léger flotte encore dans l’air.

Un sifflement discret, fragile, qui rappelle à chacun que Noël n’est pas seulement une fête de lumières et de cadeaux, mais aussi celle des portes que l’on ouvre , avant qu’il ne soit trop tard.

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