La pause



La nuit avait été très froide. Comme souvent, Guy ignorait comment il allait traverser cette journée .

Les rues se paraient de leurs plus beaux artifices , quelques lanternes vacillantes, des guirlandes ayant miraculeusement survécu aux bombardements.

Mais Guy ne voyait rien de ces ornements suspendus au-dessus du vide. Sa seule obsession : survivre aux explosions, dénicher un reste de nourriture, parvenir vivant jusqu’au coucher du soleil.


Il longeait un mur effondré lorsqu’un bruit léger l’arrêta net. Ce n’était pas une explosion. Plutôt un froissement, une respiration brusquement retenue.


— Ne bouge pas, murmura une voix ferme, quoique tremblante.


Il leva lentement les mains.

Devant lui, surgissant d’une brèche dans les briques, une jeune femme se révéla. Elle portait une écharpe rouge fanée et tenait contre son épaule un vieux fusil, dont le bois poli par le temps témoignait de sa vétusté . Ses yeux, d’un gris limpide, ne le quittaient pas.


— Je ne veux pas de problèmes, dit Guy. Je n’ai pas d’arme. J’ai juste… faim.


Elle sembla peser ses mots, puis abaissa son fusil d’un geste mesuré.


— Alors viens. Je peux t’aider.


Guy la suivit, malgré la méfiance qui depuis longtemps lui servait d’armure. Peut-être parce qu’elle ne lui inspirait ni menace ni promesse, mais une étrange familiarité humaine, qu’il n’avait plus ressentie depuis des mois.


Roxy , il ne connaissait pas encore son nom , le mena à une librairie éventrée.

À l’intérieur, un coin avait été aménagé : une lampe à pétrole faiblarde, une couverture, quelques conserves soigneusement alignées. Les livres, pour la plupart, gisaient au sol comme autant de voix réduites au silence.

Pourtant, sur une étagère encore debout, un ouvrage semblait intact, presque éclatant dans sa poussière : On peut toujours rêver.


Guy ne put s’empêcher d’esquisser un sourire. Le premier depuis longtemps.


— Je m’appelle Roxy, dit-elle en lui tendant une boîte de conserve ouverte.


— Guy.


Il accepta, les doigts tremblants.

La nourriture avait le goût rare de la confiance, presque oublié.


— Pourquoi m’aider ? demanda-t-il.


Roxy passa doucement la main sur la crosse usée de son fusil.


— Parce qu’un jour, quelqu’un m’a tendu la main. Et que si on arrête de le faire, alors on ne vaut pas mieux que les ruines qui nous entourent.


Guy resta silencieux. Pour la première fois depuis des mois, il se sentit autre chose qu’un survivant.

Peut-être un être humain, encore capable de ressentir autre chose que la peur.


La nuit venue, il demeura éveillé, écoutant Roxy parler de ses souvenirs, des histoires qu’elle lisait autrefois, de ce qu’elle espérait encore, malgré tout.

Dans ses mots, il perçut une chaleur ténue, une résistance invisible aux ténèbres environnantes.


Au matin, il sut qu’il reviendrait.

Pas pour la nourriture.

Pas pour l’abri.

Mais pour elle , pour cette lumière fragile qu’elle portait, comme un flambeau au milieu des décombres.


La guerre, pourtant, continuait de rugir autour d’eux.

Une guerre dont plus personne ne connaissait l’origine.

Les raisons s’étaient dissoutes dans le chaos ; les premières étincelles avaient été oubliées, les premiers responsables effacés par le temps et la violence.


Et pourtant, cette guerre persistait.

Par inertie.

Par négligence.

Parce qu’un jour, des désaccords banals n’avaient pas été pris au sérieux.

Parce qu’on avait laissé les tensions grandir, les mots devenir des menaces, puis les menaces devenir des armes.

Parce que personne n’avait songé à arrêter la chute lorsque c’était encore possible.


Roxy l’avait dit la veille, sans vraiment y penser :

— Les choses ne s’écroulent jamais d’un coup. On les laisse tomber. Petit à petit.


Guy comprenait maintenant.

Cette guerre n’était pas née d’une grande décision, mais d’une somme d’indifférences, de lâchetés, d’occasions manquées.

Et lorsque les premières bombes avaient explosé, il était déjà trop tard.

Les frontières s’étaient brouillées, les alliés s’étaient confondus avec les ennemis.

Il n’y avait plus personne pour arrêter la machine en marche.


Laisser les choses se dégrader…

Voilà ce qui, parfois, menait au pire.

À des désastres irréparables.

À des vies brisées.

À des villes réduites au silence.


Mais Guy, en regardant Roxy ranger le vieux fusil près de la lampe, sentit une réalité différente s’esquisser.

Même dans un monde détruit par l’inattention et la chute progressive, quelqu’un pouvait encore tendre la main.

Et peut-être que cela suffisait, pour que quelque chose , même minuscule , recommence à vivre.


Il se dit alors que, tant qu’il restait deux personnes capables de se regarder autrement qu’à travers la mire d’une arme…

peut-être que tout n’était pas perdu.


Peut-être qu’on pouvait encore rêver.


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