La montagne de feu



Les nuits du désert ont une manière particulière de raconter les commencements.


Avant même que l’aube ne se lève, le sable frissonne comme une mer endormie, et le ciel, chargé d’étoiles, semble pencher vers la terre pour écouter les pas solitaires. C’est ainsi que débuta mon voyage, au cœur d’une saison froide que nul calendrier ne nommait encore Noël, mais où le monde, déjà, attendait une promesse.


Je marchais vers la montagne aux flancs brûlés, celle que le vent entoure de silence et que la foudre reconnaît comme sienne. Chaque pas s’enfonçait dans la poussière dorée, et mes pieds glissaient sur la rocaille, tandis que la sueur de mon front se mêlait à la terre ancienne. Le vent soufflait avec violence, comme pour me détourner, mais la Voix qui m’appelait brûlait plus fort encore que le feu du midi.


Je montais seul, portant le poids d’un peuple invisible derrière moi, et la soif d’une alliance encore à naître. Plus je m’élevais, plus l’air se chargeait de nuées épaisses ; les éclairs dansaient comme des serpents de feu au-dessus des cimes, et la montagne elle-même semblait respirer sous mes pas. Elle tremblait, non de colère, mais d’attente.


Lorsque j’atteignis les hauteurs, un silence terrible enveloppa toute chose. Le vent s’arrêta. Le désert retint son souffle. Même le ciel sembla suspendre sa course. Alors, dans ce calme plus vaste que la nuit, les nuées s’ouvrirent en un grondement profond, et la Voix du Très-Haut retentit comme mille tonnerres réunis en un seul battement de cœur.


Il parla sans mots humains, et pourtant chaque pierre comprit. Du cœur de l’orage jaillirent des éclairs qui ne détruisaient pas, mais écrivaient. La pierre vivante s’ouvrit à la lumière, et les paroles sacrées y furent tracées, non par la main d’un homme, mais par un feu qui savait aimer.


Dix paroles naquirent ainsi, éclatantes comme l’éclair, inaltérables comme le roc, destinées à guider les pas d’un peuple errant dans le désert des jours. Et je tombai face contre terre, car la gloire de l’Éternel m’enveloppait tout entier, plus douce et plus redoutable que la neige sur un feu ardent.


Quarante jours et quarante nuits, je demeurai là-haut, hors du temps. Ni pain ni eau ne touchèrent mes lèvres, car la parole divine suffisait à me nourrir. Elle descendait en moi comme une lumière chaude dans une nuit d’hiver, instruisant mon cœur et préparant la pierre à recevoir la justice et la vérité.


Puis la Voix me dit de redescendre.


Lorsque je repris le chemin de la vallée, portant dans mes bras les tables de l’Alliance, des sons montèrent à mes oreilles. Ce n’étaient ni des cris de guerre, ni des lamentations, mais une liesse dévoyée, un éclat de fête sans étoiles. Le peuple dansait autour d’un veau d’or, œuvre de ses propres mains, confondant la lumière véritable avec le reflet trompeur du métal.


À cette vue, la douleur fut plus lourde que la pierre que je portais. Les tables sacrées s’élevèrent au-dessus de ma tête, et je les brisai contre les rochers de la montagne, car l’Alliance avait été rompue avant même d’être accueillie. Ce jour-là, la joie se changea en crainte, et le feu devint jugement.


Pourtant, la miséricorde ne s’éteignit pas. Je remontai encore vers les hauteurs, implorant le pardon. Et l’Éternel répondit, non dans la foudre cette fois, mais dans une lenteur pleine de patience. Il renouvela l’Alliance, car sa fidélité dépasse les infidélités des hommes, comme la lumière d’une bougie résiste à la nuit la plus longue.


Je m’appelle Moïse.


Et bien des saisons ont passé depuis cette montagne de feu.

Mais chaque année, lorsque revient le temps où la nuit est la plus profonde, je reconnais ce frémissement ancien. Une clarté discrète naît dans l’obscurité, non plus gravée dans la pierre, mais déposée dans le cœur des hommes.


Ce soir-là, que vous nommez Noël, la Voix ne tonne plus. Elle murmure.

Elle ne descend plus dans l’orage, mais dans le souffle d’un enfant, fragile et lumineux.


L’Alliance ne se grave plus sur des tables de pierre, mais dans la chair et l’espérance.


Et la montagne, silencieuse dans le désert, sait que ce feu-là ne s’éteindra jamais.

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