Parallèles
Les scientifiques commençaient à émettre l’idée, sans pour autant pouvoir la démontrer, qu’il existait des mondes parallèles.
Le déferlement de critiques fut immédiat. Articles assassins, tribunes ironiques, colloques où l’on riait sous cape.
Que dirait ce collège de bien-pensants s’ils apprenaient que l’on peut aussi voyager dans le temps ?
La séparation qui différencie un monde d’un autre est infime.
Un frémissement.
Une variation si faible qu’aucun instrument classique ne peut la mesurer.
Un battement de réalité, comparable à la différence entre deux notes presque identiques.
Nous le savions par expérience.
Depuis la Salle Blanche, nous observions. Les parois n’étaient ni écrans ni miroirs, mais des surfaces d’accordage, capables de se synchroniser brièvement avec d’autres versions du réel. Les mondes que nous contemplions vivaient presque comme le nôtre : mêmes villes, mêmes océans, mêmes peurs. Mais il y avait toujours un détail dissonant. Une tour absente. Une langue qui avait évolué autrement. Une guerre évitée… ou commencée plus tôt.
Et surtout, nous avions compris une chose essentielle :
les mondes que nous observions avaient pu nous apercevoir.
Au début, ce furent des incidents mineurs. Des regards insistants dans des foules anonymes. Des enfants qui pointaient du doigt un angle vide en disant : « Il y a quelqu’un. » Puis vinrent les messages. Des équations gravées sur des murs, identiques aux nôtres mais résolues différemment. Des rêves partagés par des inconnus, décrivant la Salle Blanche sans jamais l’avoir vue.
C’est là que le Conseil paniqua.
Voyager entre les mondes présentait trop de risques. La frontière était instable, imprévisible. Une erreur de phase, et l’on se retrouvait dissous, étalé sur plusieurs réalités à la fois. Nous avions perdu trois sondes et un être humain. Enfin… ce qu’il en restait.
Le voyage dans le temps, en revanche, représentait moins de danger.
La courbure du temps permet d’apparaître à une époque précise, comme on suit la pente naturelle d’un fleuve. Le passé est rigide, presque indulgent. Il accepte les visiteurs tant qu’ils ne tentent pas de le redresser. Le futur, lui, est trop ramifié pour être abordé sans conséquences.
C’est pourquoi nous avons choisi le temps comme messager.
Nous envoyions des observateurs dans des périodes clés : moments de bascule, instants où une décision humaine avait généré une divergence. Ils n’intervenaient pas. Ils regardaient, mémorisaient, revenaient. Chaque mission confirmait notre hypothèse : à chaque choix majeur, le réel se dédoublait, parfois se fragmentait davantage.
Un jour, pourtant, l’un d’eux ne revint pas.
À sa place, la Salle Blanche s’accorda sur une fréquence inconnue. Un autre monde, très proche du nôtre. Trop proche. Les mêmes scientifiques. Les mêmes débats. La même théorie des mondes parallèles… mais acceptée, enseignée, banalisée.
Et au centre de leur Salle Blanche, un homme nous regardait.
— Nous savons pour vous, dit-il.
Sa voix traversa la membrane comme une pensée trop insistante.
— Vous avez choisi le temps. Nous avons choisi l’espace. Mais la destination est la même.
Alors nous avons compris.
Les mondes parallèles n’étaient pas une multitude infinie.
Ils étaient un réseau.
Et chaque tentative de compréhension créait un nouveau lien.
Ce jour-là, le Conseil ordonna l’arrêt de toutes les recherches. Officiellement.
Mais il était trop tard.
Car maintenant que nous nous étions vus,
maintenant que nous nous savions réels les uns pour les autres,
La séparation infime entre nos mondes avait commencé à s’effriter.
Et dans certaines rues, à certaines heures,
il arrive encore que deux réalités se superposent une fraction de seconde.
Si cela vous arrive,
si vous avez l’impression fugace d’avoir déjà vécu l’instant que vous traversez,
ne vous inquiétez pas.
Ce n’est pas un souvenir.
C’est un autre vous,
qui vous aperçoit.
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