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V-85

La sueur perlait sur mon front, lente, obstinée, comme si même mon corps hésitait à continuer. La combinaison thermorégulatrice luttait péniblement contre la chaleur, saturée par l’air brûlant du désert. Cinquante degrés à l’ombre , lorsqu’il restait encore des ombres. Ici, le soleil écrasait tout, sans obstacle, sans pitié. La Terre avait franchi ce seuil depuis des années déjà, et le désert s’était contenté de s’étendre, digérant routes, villes, souvenirs, jusqu’à ne laisser qu’un monde nu, abrasif, hostile. Malgré mes rapports répétés à la direction, rien n’avait changé. Les alertes émises depuis le site désertique de V-85 se perdaient dans les réseaux centraux, noyées parmi d’autres anomalies jugées secondaires.  Trop loin. Trop coûteux. Trop peu rentable. La distance rendait les chiffres abstraits, et l’abstraction rendait les décisions supportables. Il ne s’agissait pourtant plus de simples corrections sur les bornes de transfert. Un drone ou un robot-technicien aurait pu int...

Le septième voyageur

La poussière que soulevait l’engin pénétrait partout. Elle se glissait dans les interstices de la coque, s’accrochait aux capteurs, saturait les filtres et donnait au désert une présence presque consciente. Ce n’était plus un simple paysage : c’était une étendue vigilante, née des ruines du monde ancien, prête à avaler ce qui s’attardait trop longtemps au-dessus d’elle. Je savais que je ne pouvais tenir très longtemps au-dessus du désert. Les colonnes d’air brûlant déstabilisaient l’appareil, et les jauges thermiques grimpaient inexorablement. Chaque seconde me rapprochait du seuil critique. Pourtant, la mission devait être remplie. Le sauvetage devait réussir. Cette mission était prévue depuis longtemps. Bien avant que la Terre ne devienne un champ de cendres radioactives, bien avant que les nations ne s’effacent dans un éclair blanc. À l’époque, on parlait encore d’avenir. Aujourd’hui, on ne parlait plus que de continuité. La limite pour son exécution allait être atteinte. Mon casque...

La place vide

Être deux. Être deux, et croire que cela dure. Croire que l’amour, une fois posé, tient tout seul, comme une note tenue indéfiniment. Je marchais droit, sans lever les yeux, convaincu que le soleil saurait toujours où se lever. Nous avancions au même rythme. Du moins, je le croyais. Elle parlait d’avenir à voix basse, comme on confie une prière. Moi, je répondais plus tard. Plus tard pour les mots. Plus tard pour les gestes. Plus tard pour les bras. J’aimais à demi-voix, persuadé que l’amour supporte l’attente. Mais le temps ne se retient pas. Il glisse. Il s’infiltre. Il emporte ce que l’on remet. Il a pris nos silences et les a étirés. Il a fait de mes reports une habitude, de mes absences une distance. L’étreinte attendait. La tendresse aussi. Et pendant ce temps, l’amour diminuait, sans bruit, comme une musique que l’on baisse sans s’en apercevoir. Maintenant je suis là. Assis sur ce banc fatigué. À côté de moi, la place vide est une dissonance. Un trou dans la mélodie du monde. Ce...

La brume de Noirmoutier

Il était une fois, sur l’île de Noirmoutier, un soir de décembre où le vent de l’océan semblait porter en lui tous les secrets du monde. C’était l’un de ces jours suspendus, à la lisière de l’hiver, quand la terre retient son souffle et que le réel paraît plus fragile, comme s’il suffisait d’un pas de côté pour en fissurer la surface. Nous avions pris la route ensemble, presque instinctivement, pour traverser les sentiers cachés de l’île. Ces chemins de sable et de sel que seuls connaissent ceux qui y ont laissé un peu de leur enfance, et qui savent que certaines promenades n’ont pas besoin de destination. À mes côtés, une présence familière, solide, silencieuse quand il le fallait, toujours attentive. Une amitié ancienne, débarrassée des mots inutiles, faite de regards et de respirations partagées. Nous longions le port du Bonhomme, où les bateaux dormaient sous une lumière d’étain, bercés par l’eau noire. Puis La Guérinière glissa derrière nous avant que la route ne s’étire vers L’Ép...

An nou koute mizik

La musique n’a pas disparu. Elle s’est éloignée avec les années, comme un rivage que l’on cesse peu à peu de nommer, sans jamais l’oublier tout à fait. Autrefois, le tambour battait au même rythme que mes jours. Il n’accompagnait pas le temps : il le tenait. Sur l’île, la musique ne marquait rien. Elle ne commençait pas, elle ne finissait pas. Elle se déposait dans l’air, dans la chaleur lente des fins d’après-midi, dans le sel resté sur la peau. À cette époque, je ne savais pas que vivre consistait aussi à perdre. Je n’entendais pas distinctement la musique, pas plus que je n’entendais la mer. Tout était là, mêlé, indissociable. Les jours s’écoulaient sans s’user. Ils semblaient promis à une durée sans contours. Puis le temps a fait ce qu’il fait toujours. Les départs ont eu lieu. Les distances se sont installées. L’île s’est réduite à un point intérieur, de plus en plus silencieux. La musique, je le croyais, s’était tue. En réalité, elle s’était déplacée. Un jour, des années plus tar...

Le retour interdit

La colonie allait devoir quitter Mars. L’annonce fut diffusée sur tous les canaux, à heure fixe, sans musique ni emphase. Une information brute, administrative, presque banale. Les infrastructures ne remplissaient plus leurs missions. Les dômes perdaient leur étanchéité. Les générateurs réclamaient plus d’énergie qu’ils n’en produisaient. Les sols artificiels s’épuisaient malgré les corrections génétiques et les cycles forcés. Mars, planète refuge, devenait un monde d’entretien permanent, incapable de soutenir plus longtemps la présence humaine. Le Conseil avait décidé un départ organisé, rationnel, dans l’ordre. Rien ne devait ressembler à une fuite. Les familles seraient regroupées. Les archives transférées. Les restes des premières installations démantelés, comme si l’on pouvait effacer les traces d’un rêve qui avait échoué. La destination, elle, avait de quoi surprendre. La Terre. Un silence lourd suivit l’annonce. La Terre n’était plus une planète : c’était un tabou. Un mot qu’on ...

Le jour un

À minuit pile, l’éphéméride hésita. On aurait juré qu’elle écoutait le silence. Accrochée aux murs des cuisines, des chambres encore éclairées, elle portait depuis des jours le poids dense de 2026, un chiffre chargé de lendemains incertains, déjà froissé par l’attente. Puis la seconde bascula. Sans bruit, sans résistance, le 2026 se détacha. Il glissa hors du présent, rejoignant ce lieu invisible où les années déposent leurs espoirs fatigués. À sa place apparut un seul chiffre, clair, presque solennel : 1. Ni date, ni promesse. Un commencement à l’état pur. Le monde ralentit. Dans un appartement où la nuit semblait suspendue, un homme resta assis, le téléphone posé dans sa main. Il pensa à ses deux filles. À leurs voix d’enfants, puis à leurs silences d’adultes. La vie avait fait son œuvre : distances, malentendus, pudeur. Le 1 pesa doucement sur sa poitrine. Il appela la première, puis la seconde. Il ne chercha pas les mots justes. Il dit seulement : — Je pensais à vous. Et cela suffi...