Le septième voyageur
La poussière que soulevait l’engin pénétrait partout.
Elle se glissait dans les interstices de la coque, s’accrochait aux capteurs, saturait les filtres et donnait au désert une présence presque consciente. Ce n’était plus un simple paysage : c’était une étendue vigilante, née des ruines du monde ancien, prête à avaler ce qui s’attardait trop longtemps au-dessus d’elle.
Je savais que je ne pouvais tenir très longtemps au-dessus du désert.
Les colonnes d’air brûlant déstabilisaient l’appareil, et les jauges thermiques grimpaient inexorablement. Chaque seconde me rapprochait du seuil critique.
Pourtant, la mission devait être remplie.
Le sauvetage devait réussir.
Cette mission était prévue depuis longtemps. Bien avant que la Terre ne devienne un champ de cendres radioactives, bien avant que les nations ne s’effacent dans un éclair blanc. À l’époque, on parlait encore d’avenir. Aujourd’hui, on ne parlait plus que de continuité.
La limite pour son exécution allait être atteinte.
Mon casque temporal projetait la chronologie comme une ligne fragile, vibrante, prête à se rompre au moindre excès. Dépasser cette limite signifiait disparaître du flux principal du temps, devenir une anomalie, une note de bas de page cosmique.
Puis l’image apparut, nette, dans mon casque temporal.
Le désert se fissura visuellement, laissant apparaître ce que l’œil nu ne pouvait percevoir. Là, au cœur d’un espace déformé, ils étaient enfin là.
Tous les six.
Les voyageurs du temps étaient regroupés près d’une ancienne station d’observation, à moitié ensevelie sous le sable. Dans cette version du réel, la structure existait encore, maintenue par la faille elle-même. Leurs silhouettes étaient instables, traversées de légères distorsions, comme si le temps hésitait à les reconnaître.
La mission était en partie réussie.
Ils étaient les explorateurs de la faille temporelle. Ceux que l’Histoire officielle avait effacés après l’Incident. Leur rôle n’était pas de sauver le monde , on ne sauve pas une chronologie déjà brisée , mais de la comprendre.
La faille était apparue quelques décennies avant la guerre nucléaire. Une discontinuité presque invisible, un léger décalage dans la causalité. Trop subtil pour alerter les gouvernements, mais suffisant pour amplifier les erreurs humaines.
Ils avaient découvert que la guerre n’était pas un accident.
Elle était une résonance.
Chaque tentative de correction directe provoquait une réaction en chaîne plus violente encore. Supprimer un événement clé entraînait l’effondrement d’autres équilibres. Alors ils avaient établi un principe fondamental :
modifier sans changer.
Altérer les marges.
Ajuster les probabilités.
Laisser les décisions humaines intactes, mais en atténuer les conséquences extrêmes.
C’est là que tout avait basculé.
En s’approchant trop près du point nodal , l’instant précis où la faille avait commencé à influencer les choix stratégiques , ils s’étaient retrouvés piégés. Le temps les avait retenus, comme des insectes dans l’ambre, figés dans une boucle imparfaite.
Je lançai la séquence d’ancrage.
Des filaments lumineux descendirent de l’engin, cherchant leurs signatures temporelles. Chaque contact déclenchait une résistance sourde. Le désert vibrait, comme s’il refusait de rendre ce qu’il gardait depuis si longtemps.
— Accrochez-vous… murmurai-je.
Le casque m’envoya un flot de données.
Souvenirs partagés.
Analyses inachevées.
Simulations d’un monde qui aurait pu être.
Je vis alors ce qu’ils avaient vu.
Des villes qui ne brûlaient pas, mais se vidaient lentement.
Des accords signés trop tard, mais suffisants pour réduire l’ampleur du désastre.
Une humanité meurtrie, mais encore capable d’avancer.
Le but n’avait jamais été d’empêcher la guerre nucléaire.
Seulement d’éviter qu’elle soit totale.
L’alarme retentit.
Seuil temporel atteint.
Les voyageurs du temps commencèrent à se matérialiser, arrachés à leur prison chronologique. Leurs traits étaient marqués par une fatigue ancienne, mais leurs regards étaient lucides. L’un d’eux leva la tête vers moi.
— Le flux tient encore ? demanda-t-il.
Je hochai la tête.
— Oui. Mais de justesse.
Le protocole d’extraction s’enclencha brutalement. L’engin fut aspiré vers le haut, la poussière se refermant sur la faille comme une plaie qui cicatrise mal. La lumière s’éteignit d’un coup.
Quand tout se stabilisa, le silence était absolu.
Les données confirmèrent six signatures actives à bord.
Mission accomplie.
Pourtant, une anomalie persistait.
Ma propre signature temporelle présentait une dérive.
Je retirai mon casque. L’habitacle me semblait étrangement familier… et pourtant différent. Sur une plaque métallique, gravée près du poste de pilotage, je lus une inscription que je n’avais jamais remarquée auparavant :
Programme d’Exploration des Failles – Voyageur n°7
Alors j'ai compris.
Pour que la trame du temps continue d’avancer, il fallait toujours quelqu’un pour rester à la frontière.
Quelqu’un pour observer sans intervenir.
Modifier sans changer.
La mission avait réussi.
Mais désormais,
c’était à mon tour d’appartenir au temps brisé.
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