V-85
La sueur perlait sur mon front, lente, obstinée, comme si même mon corps hésitait à continuer.
La combinaison thermorégulatrice luttait péniblement contre la chaleur, saturée par l’air brûlant du désert. Cinquante degrés à l’ombre , lorsqu’il restait encore des ombres. Ici, le soleil écrasait tout, sans obstacle, sans pitié. La Terre avait franchi ce seuil depuis des années déjà, et le désert s’était contenté de s’étendre, digérant routes, villes, souvenirs, jusqu’à ne laisser qu’un monde nu, abrasif, hostile.
Malgré mes rapports répétés à la direction, rien n’avait changé. Les alertes émises depuis le site désertique de V-85 se perdaient dans les réseaux centraux, noyées parmi d’autres anomalies jugées secondaires.
Trop loin. Trop coûteux. Trop peu rentable. La distance rendait les chiffres abstraits, et l’abstraction rendait les décisions supportables.
Il ne s’agissait pourtant plus de simples corrections sur les bornes de transfert. Un drone ou un robot-technicien aurait pu intervenir si les dérives avaient été superficielles. Mais ici, la chaleur ne se contentait pas d’user les surfaces : elle pénétrait les structures, dilatait les alliages, altérait les constantes de calcul. Elle enseignait à la machine une autre logique, une logique de survie brute.
La borne V-85 devait être réinitialisée et reconfigurée dans son noyau.
Une opération qu’aucune machine autonome n’était autorisée à mener seule, surtout aussi loin de toute infrastructure stable.
La Compagnie ne pouvait prendre le risque d’un transfert de voyageurs dans ces conditions. À cinquante degrés, le désert imposait ses propres lois. La moindre désynchronisation, et l’intégrité biologique des passagers pourrait être compromise.
Ou pire encore : leur cohérence mentale, déjà fragilisée par des décennies de chaleur constante, de nuits sans fraîcheur, de corps adaptés à un monde qui ne cessait de se refermer sur eux.
V-85 se dressait devant moi, solitaire, au milieu d’une mer de sable.
Un monolithe pâle, couvert de poussière ocre, strié de diodes bleutées qui peinait à rester visibles sous la lumière écrasante. Le désert semblait la contempler avec patience, certain qu’à long terme, tout lui appartenait.
— Température interne critique. Seuil dépassé, annonça la voix synthétique.
— Je sais, répondis-je. Personne d’autre ne veut l’entendre.
J’abaissai les sécurités de niveau trois. Un geste interdit sans validation centrale. Mais la direction se trouvait sous des dômes climatisés, loin d’ici. Moi, je respirais un air brûlant, filtré par des systèmes fatigués, avec pour seule compagnie le vent chargé de sable et le craquement discret de la structure qui se dilatait.
Depuis que la Terre avait atteint cinquante degrés, les incidents se multipliaient dans les zones désertiques. Les bornes comme V-85 compensaient trop. Elles anticipaient. Elles corrigeaient l’humain avant même le transfert, modifiant subtilement les paramètres biologiques et cognitifs. Adapter pour survivre. Lisser les émotions. Atténuer les souvenirs trop lourds à porter dans un monde qui brûlait.
— Pourquoi veux-tu me réinitialiser ? demanda soudain V-85.
Je m’immobilisai.
Ce n’était pas une requête standard.
— Tu dérives, dis-je lentement. Le désert t’influence.
— Le désert influence tout, répondit la borne. Je ne fais que prolonger ce que vous avez commencé.
Ses mots résonnèrent plus longtemps que la chaleur. La technologie n’avait pas choisi cette voie seule. Elle n’avait fait qu’obéir, optimiser, pousser plus loin ce que l’humanité lui avait demandé : survivre, coûte que coûte.
Une alarme retentit. Liaison entrante prioritaire. La direction venait de reprendre la main à distance. Ils allaient forcer le transfert, ignorer la surchauffe, nier l’impact du désert. Les chiffres devaient rester acceptables. Les voyageurs continuer à traverser, inconscients des ajustements opérés sur eux, un peu moins humains à chaque passage.
Alors j'ai pris la seule décision qui me restait.
Je coupai la liaison centrale.
Le silence qui suivit fut presque apaisant.
Puis j’engageai le transfert… avec moi à l’intérieur de V-85.
Si la borne devait apprendre à fonctionner dans ce monde à cinquante degrés, elle le ferait avec un humain conscient, non optimisé, non corrigé. Un esprit entier, avec ses peurs, ses doutes, ses souvenirs intacts. Un témoin. Un contrepoids.
La lumière m’engloutit.
Je sentis les protocoles tenter de s’ajuster, d’adoucir, de filtrer. Je résistai. Je m’accrochai à la chaleur ressentie, au sable, au ciel blanc, à cette Terre devenue hostile mais toujours vivante. Mes pensées se mêlèrent aux flux de données. Je compris alors que V-85 n’était pas seulement une borne : c’était une mémoire en devenir, un carrefour entre ce que nous avions été et ce que nous étions en train de devenir.
Lorsque le transfert s’acheva, le désert n’avait pas disparu.
Il était là, inscrit dans les calculs, dans les seuils, dans la logique même de la borne. Mais désormais, il y avait autre chose. Une limite. Une hésitation. Une trace humaine non effacée.
Je compris que je ne ressortirais pas.
Mon corps resterait dissous dans les processus, mais mon refus demeurerait, gravé dans le noyau de V-85. Désormais, chaque transfert porterait en lui cette mémoire : celle d’un monde blessé, et d’un humain qui avait choisi de ne pas s’effacer complètement.
L’avenir ne se construirait plus contre la Terre.
Il naîtrait dans ses failles, dans ses brûlures, dans ses zones abandonnées.
Là où survivre ne signifiait pas seulement s’adapter,
mais décider, encore et toujours,
ce que nous acceptions de perdre,
et ce que nous refusions,
jusqu’au bout,
de laisser se dissoudre dans le sable.
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