La place vide
Être deux.
Être deux, et croire que cela dure.
Croire que l’amour, une fois posé, tient tout seul, comme une note tenue indéfiniment. Je marchais droit, sans lever les yeux, convaincu que le soleil saurait toujours où se lever.
Nous avancions au même rythme.
Du moins, je le croyais.
Elle parlait d’avenir à voix basse, comme on confie une prière. Moi, je répondais plus tard. Plus tard pour les mots. Plus tard pour les gestes. Plus tard pour les bras. J’aimais à demi-voix, persuadé que l’amour supporte l’attente.
Mais le temps ne se retient pas.
Il glisse.
Il s’infiltre.
Il emporte ce que l’on remet.
Il a pris nos silences et les a étirés. Il a fait de mes reports une habitude, de mes absences une distance. L’étreinte attendait. La tendresse aussi. Et pendant ce temps, l’amour diminuait, sans bruit, comme une musique que l’on baisse sans s’en apercevoir.
Maintenant je suis là.
Assis sur ce banc fatigué.
À côté de moi, la place vide est une dissonance. Un trou dans la mélodie du monde. Ce vide a la forme exacte de ce que je n’ai pas vécu.
Le soleil descend.
Toujours trop tôt. Toujours ailleurs.
Je comprends enfin qu’il n’a jamais été en retard , c’est moi qui l’étais.
Il est trop tard pour dire :
reste
serre-moi
maintenant
Les mots tombent sans voix. Ils vibrent un instant, puis s’éteignent. Ils deviennent souvenirs sans corps, refrains sans bouche.
Alors j’écoute le jour finir.
Et dans cette lumière basse, une vérité lente s’accorde en moi : les instants que l’on ne joue pas deviennent des instants imaginaires. Des morceaux jamais interprétés. Des vies rêvées qui ne feront jamais vibrer personne.
Si j’avais su.
J’aurais aimé fort. J’aurais aimé tôt. J’aurais aimé sans remettre. J’aurais compris que le présent n’est pas une répétition, mais le seul concert.
Car aimer, ce n’est pas promettre demain.
Aimer, c’est dire maintenant.
C’est serrer quand les bras sont encore chauds, parler quand la voix peut encore toucher.
Un jour, il ne reste que le silence après la dernière note.
Et cette certitude qui résonne longtemps :
ce qui n’est pas vécu à temps ne devient jamais musique.
Et l’amour, s’il n’est pas joué quand il est vivant,
se tait à jamais.
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