Le retour interdit
La colonie allait devoir quitter Mars.
L’annonce fut diffusée sur tous les canaux, à heure fixe, sans musique ni emphase. Une information brute, administrative, presque banale. Les infrastructures ne remplissaient plus leurs missions. Les dômes perdaient leur étanchéité. Les générateurs réclamaient plus d’énergie qu’ils n’en produisaient. Les sols artificiels s’épuisaient malgré les corrections génétiques et les cycles forcés. Mars, planète refuge, devenait un monde d’entretien permanent, incapable de soutenir plus longtemps la présence humaine.
Le Conseil avait décidé un départ organisé, rationnel, dans l’ordre. Rien ne devait ressembler à une fuite. Les familles seraient regroupées. Les archives transférées. Les restes des premières installations démantelés, comme si l’on pouvait effacer les traces d’un rêve qui avait échoué.
La destination, elle, avait de quoi surprendre.
La Terre.
Un silence lourd suivit l’annonce. La Terre n’était plus une planète : c’était un tabou. Un mot qu’on prononçait rarement, comme on évite d’évoquer un parent disgracié. Nous l’avions quittée depuis si longtemps que plus personne ne savait vraiment ce qu’elle était devenue. Les images anciennes montraient des océans saturés, des continents brûlés, des villes suffocantes. La Terre était classée non viable dans nos mémoires collectives.
Pourtant, les sondes automatiques racontaient autre chose.
Privée de notre présence, la planète avait lentement cicatrisé. Les tempêtes s’étaient calmées. Les eaux s’étaient éclaircies. La vie, partout, avait repris ses droits, imprévisible, indocile, foisonnante.
— Nous ne revenons pas chez nous, avait précisé le président du Conseil.
— Nous demandons l’asile à notre planète d’origine.
Personne ne sut comment réagir à cette phrase.
Le voyage dura neuf mois. Assez pour que Mars s’éloigne jusqu’à devenir un point rouge insignifiant. Assez pour que les certitudes s’érodent. Les plus jeunes observaient la Terre sur les écrans avec fascination. Les anciens détournaient le regard. Ils se souvenaient des récits, des fautes, des promesses non tenues.
Lorsque la capsule entra dans l’atmosphère terrestre, beaucoup eurent le souffle coupé. Le ciel n’était pas uniforme. Il changeait sans cesse. Des nuages épais dérivaient lentement, projetant des ombres mouvantes sur des étendues d’eau infinies. Rien ici n’était maîtrisé. Rien n’était stable.
L’atterrissage eut lieu sur une ancienne zone côtière. Les cartes indiquaient autrefois un port, une ville, des routes. Il n’en restait que des silhouettes brisées, mangées par la végétation. Le métal était rouillé, tordu, comme si la Terre avait décidé de plier nos œuvres à sa propre logique.
Le silence était total.
Un silence vivant.
L’air était respirable. Dense. Chargé d’odeurs inconnues. Certains retirèrent leur masque trop tôt, submergés par l’émotion. Respirer sans assistance leur donna le vertige.
Les premiers jours furent consacrés à l’observation. Aucune menace apparente. Aucun signal technologique. La Terre semblait nous tolérer sans nous reconnaître. Comme si nous étions devenus étrangers à notre propre berceau.
Puis vint la découverte.
Dans les ruines d’une ancienne ville, des signes de présence récente. Des foyers. Des abris de bois et de pierre. Des objets façonnés à la main. Des humains vivaient ici. Pas des survivants cachés dans des bunkers. Des habitants. Des enfants, des adultes, des vieillards. Une humanité qui n’était jamais partie.
Le Conseil entra en crise.
Fallait-il établir un contact ?
Fallait-il repartir ?
La question resta suspendue jusqu’au matin où elle apparut.
Une petite fille se tenait à la lisière du camp. Elle ne portait aucune protection. Sa peau était brunie par le soleil. Ses cheveux emmêlés retenaient des graines et des feuilles. Elle nous observait sans peur, avec une curiosité calme, presque ancienne.
Personne n’osa bouger.
Ce fut elle qui parla la première.
— Vous êtes ceux qui sont partis, dit-elle.
Sa voix était douce, mais assurée. Elle ne posait pas de question. Elle énonçait un fait.
Un scientifique s’avança lentement, mains visibles.
— Oui, répondit-il. Nous revenons.
Elle pencha la tête, comme pour mieux nous examiner.
— Pourquoi ?
La question désarma tout le monde. Aucun protocole n’avait prévu une réponse simple.
— Parce que nous ne pouvions plus rester ailleurs, finit par dire quelqu’un.
La petite fille réfléchit un instant, puis fit quelques pas vers nous. Ses pieds nus s’enfonçaient dans la terre humide.
— La Terre ne vous attendait pas, dit-elle.
— Mais elle n’a pas dit non.
Elle se baissa, ramassa une poignée de sol sombre, vivant, et la laissa couler entre ses doigts.
— Ici, on apprend d’abord à écouter, ajouta-t-elle. Pas à construire.
Un long silence suivit. Certains baissèrent les yeux. D’autres sentirent une honte ancienne remonter, lourde et familière.
— Vous pouvez rester, conclut-elle enfin. Mais vous ne décidez rien seuls.
Puis elle se détourna, repartant vers la végétation dense, disparaissant entre les arbres comme si elle n’avait jamais été là.
Ce jour-là, nous comprîmes que la Terre n’était pas revenue vers nous.
C’était nous qui devions réapprendre à revenir vers elle.
Lentement.
Humblement.
Et sous le regard attentif de ceux qui ne l’avaient jamais abandonnée.
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