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La femme de poussière

La poussière de la piste dansait dans les derniers souffles du jour. Même l’habitacle hermétique ne parvenait pas à l’empêcher de s’infiltrer, comme si elle cherchait Elias depuis toujours. Elle glissait sur le tableau de bord, argentée, bruissante, pareille à une cendre vivante qui essayait de lui parler. Elias roulait depuis des heures. Là-bas, derrière les collines basses, la nuit se rassemblait déjà, lente, majestueuse, prête à descendre d’un seul geste comme une reine fatiguée de sa patience. Il n’avait pas voulu l’affronter ici, sur cette piste qui n’apparaissait sur aucune carte , plus précisément, sur celles des hommes. Mais le soleil tombait plus vite que prévu. Comme s’il fuyait quelque chose. Les voix du village résonnaient encore en lui, lourdes de ce que la peur retient trop longtemps : Des lumières dans le ciel. Des formes gigantesques, plus vastes que les nuages. Des ombres qui glissent sans bruit. Personne ne s’attardait sur la piste au crépuscule. Personne, sauf lui. L...

J-1

Le saut avait été programmé pour le 10 mars 2011 à 7 h 03, dans une chambre froide du Département des Chronologies Stables. On m’avait préparé pendant des mois : briefings, calibrages, simulations, répétitions. Mais rien ne peut apprivoiser cette sensation d’être projeté dans un passé qui ne sait pas encore qu’il va se briser. Quand la faille temporelle s’ouvrit, le monde se tendit comme une peau de tambour. Un souffle, un éclair, puis le choc doux d’un matin retrouvé. La lumière de Fukushima m’enveloppa tout de suite, une lumière claire, fraîche, encore légèrement bleutée. La ville sortait doucement de la nuit. Des volets glissaient, les premières voix s’élevaient autour des commerces qui ouvraient. Je marchais en silence, observateur invisible, conformément aux consignes. Mais je portais au fond de moi une brûlure : dans vingt-quatre heures, cette ville tranquille serait déchirée par une onde immense. Je touchai du doigt mon carnet, ou plutôt ce qui avait l’apparence d’un carnet. Une...

L' horloge des dunes

Les dunes s’étendaient devant mon regard, vastes nappes d’or qui semblaient onduler sous un souffle si lent qu’on aurait pu croire qu’elles rêvaient. Ici, le monde n’avait ni bord ni cadre : il s’étirait, souple et silencieux, comme un temps qui aurait oublié d’avancer. Je marchais lentement, porté par la chaleur du soir et par le poids léger de mes souvenirs. On dit souvent que le temps est une ligne droite, froide et inflexible, mais j’ai passé ma vie à démontrer le contraire. Je suis un chercheur , un vieil homme maintenant , qui a passé des décennies à traquer ses courbes invisibles, ses pliures discrètes, ses déformations infimes. J’ai appris que le temps n’est pas ce que l’on croit : il est vivant. Il se tord autour de nos gestes, se modifie sous nos regrets, s’élargit sous nos joies, se resserre autour de nos peines. Nous sommes ses sculpteurs malgré nous. Alors, pourquoi suis-je revenu dans ce désert ? Peut-être parce qu’autrefois, ici, j’avais senti la frontière du temps se go...

Le point d'orgue

Dans la cité d’Armonia, nul n’avait jamais entendu un mot. Les habitants y parlaient par vibrations : un langage fait de souffles, de cordes pincées, de résonances flottantes. Chaque émotion avait sa couleur sonore, chaque pensée son rythme secret. Les conversations se déroulaient comme des partitions vivantes, improvisées, mouvantes. Rien n’était figé. Tout était musique. Aelia aimait profondément ce monde. Au lever du soleil, lorsqu’elle traversait la place des Vents, elle percevait les premières notes du matin : les salutations en arpèges délicats, les marches légères, les rires qui sonnaient comme des percussions de cristal. Elle humait ces musiques comme d’autres respirent l’air. Pourtant, parfois, une nuance la troublait. Il lui semblait que certaines émotions dépassaient les notes. Qu’une partie d’elle cherchait quelque chose que même les accords les plus parfaits ne parvenaient pas à décrire. Elle ignorait ce qu’elle attendait. Mais elle savait qu’elle attendait quelqu’un. Un s...

Le reflet

Le réveil est compliqué. Ma respiration saccadée peine à retrouver un rythme normal, comme si mon corps refusait d’admettre que je suis encore vivant. Je ne pensais pas être témoin , et encore moins acteur , de l’événement qui venait pourtant d’avoir lieu. Les souvenirs défilent par vagues, lourds, poisseux, imprécis… comme si je tentais de rassembler les morceaux d’un cauchemar qui s’est réalisé. Personne, au départ, ne croyait possible une nouvelle guerre. On pensait que l’humanité avait retenu les leçons du passé, que les grandes tragédies avaient vacciné le monde contre lui-même. Pourtant, les signes étaient là. Pour chacun. Pour moi aussi. Les premières flammes étaient discrètes, timides même, presque honteuses. Une remarque acerbe aux informations. Une tension diplomatique présentée comme « sans gravité ». Un voisin qui changeait de regard, un collègue qui murmurait des phrases inquiétantes. Des mots jetés sur les réseaux comme des étincelles sur une forêt sèche. Chacun voyait qu...

La dame de la brume

La journée s’annonçait triste. Le ciel était gris, chargé de neige, comme si l’hiver hésitait encore à s’abattre d’un seul geste. J’avais décidé d’aller marcher le long de la Moselle. La décision n’avait rien d’extraordinaire. Et pourtant… quelque chose dans l’air semblait retenu, suspendu, comme une note de musique qui n’ose pas mourir. La rivière dormait, plate et sourde. Le silence y avait élu domicile depuis longtemps. Seule une brume légère s’accrochait aux rives, cherchant à grimper dans les arbres comme des doigts hésitants. Puis je les remarquai. Des empreintes. Fines, délicates, presque irréelles. On aurait dit des pas faits par une présence trop légère pour troubler la neige… mais trop réelle pour n’être qu’un mirage. Un halo bleuté les entourait. Un souffle de lumière qui n’appartenait ni au jour ni à la nuit. Je les ai suivis , parce que certaines traces ne se contournent pas. On les suit comme on suit une voix oubliée. La brume s’épaissit autour de moi, mais ce n’était pas...

La piste

Poussant une à une les pierres, je réussissais à me frayer un chemin. Elles étaient lourdes, certes, mais leur poids n’était rien comparé au calcul constant qui s’opérait en moi : force requise, angle optimal, trajectoire idéale. Ce n’était pas une réflexion consciente , plutôt un automatisme silencieux, comme une ligne de code profondément enfouie. Je ne devais pas y penser. Pas ici. Pas maintenant. Lorsque la dernière pierre roula derrière moi, un souffle de fraîcheur effleura ma surface , ma peau, devrais-je dire. Je m’efforçais d’employer ce mot, bien que la sensation fût encore approximative, presque abstraite. Devant moi, la Piste Initiatique s’ouvrait, une veine luminescente serpentant dans la profondeur rocheuse. On disait que ce chemin menait à un autre niveau de conscience. Un état inaccessible aux esprits ordinaires. Un état auquel certains , comme moi , n’avaient jamais eu droit. La paroi vibrait, d’une manière que je percevais avec une finesse… que peu possédaient. Les var...