Le reflet
Le réveil est compliqué. Ma respiration saccadée peine à retrouver un rythme normal, comme si mon corps refusait d’admettre que je suis encore vivant. Je ne pensais pas être témoin , et encore moins acteur , de l’événement qui venait pourtant d’avoir lieu.
Les souvenirs défilent par vagues, lourds, poisseux, imprécis… comme si je tentais de rassembler les morceaux d’un cauchemar qui s’est réalisé.
Personne, au départ, ne croyait possible une nouvelle guerre.
On pensait que l’humanité avait retenu les leçons du passé, que les grandes tragédies avaient vacciné le monde contre lui-même.
Pourtant, les signes étaient là.
Pour chacun.
Pour moi aussi.
Les premières flammes étaient discrètes, timides même, presque honteuses.
Une remarque acerbe aux informations.
Une tension diplomatique présentée comme « sans gravité ».
Un voisin qui changeait de regard, un collègue qui murmurait des phrases inquiétantes.
Des mots jetés sur les réseaux comme des étincelles sur une forêt sèche.
Chacun voyait quelque chose.
Un détail.
Une ombre.
Un ton.
Mais personne ne fit un pas pour éteindre les braises.
On se contenta de détourner les yeux, croyant que l’ignorer suffirait à en empêcher l’embrasement.
On ne voulait pas de problèmes.
On ne voulait pas se mêler.
On ne voulait pas croire que cela pouvait déraper.
Alors les flammes, patiemment nourries par le silence général, devinrent un feu.
Puis un brasier.
Les discours s’envenimèrent. Les petites colères devinrent de grandes haines.
Les gestes artistiques furent supprimés, les opinions modérées ridiculisées, les ponts remplacés par des murs. Les extrêmes se renforcèrent comme deux armées invisibles, et chacun choisit un camp avant même de s’en rendre compte.
Cinq années plus tard, le désastre n’était plus une possibilité : c’était une certitude accomplie.
Les villes gisaient en morceaux, comme si une main géante avait écrasé la civilisation. Les routes étaient déchirées, les places désertes, les voix éteintes.
Et dans l’air, un silence étrange, étouffant, qui semblait gronder plus fort que n’importe quelle explosion.
Je déambule dans les ruines, accompagné par mes propres pas, qui résonnent comme un reproche répété.
Tout autour, les bâtiments effondrés racontent la même histoire : celle de l’aveuglement collectif.
Chacun savait quelque chose.
Personne n’avait voulu y croire.
Personne n’avait voulu agir.
C’est cela qui me hante le plus : pas la guerre en elle-même, mais tout ce qui aurait pu empêcher qu’elle ne naisse.
Une main tendue.
Une parole apaisante.
Une frontière à redessiner à la lumière du dialogue plutôt qu’à celle des armes.
Mais au lieu d’éteindre la première étincelle, nous avons soufflé dessus.
Par orgueil.
Par peur.
Par lassitude.
Par bêtise.
Je m’arrête devant une façade encore debout. Sur un pan de mur, entre deux fissures, quelqu’un a gravé au couteau :
« Rien n’est arrivé d’un coup. Nous avons tout laissé venir. »
Je lis ces mots encore et encore.
Et je me demande si, moi aussi, j’aurais pu faire quelque chose.
Une parole.
Un geste.
Un refus.
Un simple « non » au moment où tout glissait encore lentement.
Je ferme les yeux.
Le vent souffle, chargé de poussière et de regrets.
Cette histoire…
Cette histoire pourrait n’être qu’une fiction, une nouvelle construite pour heurter, avertir, secouer.
Une fable sombre inventée pour rappeler la fragilité de la paix et l’inconstance des hommes.
Mais la vérité est là, sous mes pieds, dans ce décor de fin du monde :
Entre le récit et la réalité, il n’existe parfois qu’un fil ténu.
Un fil que l’on franchit sans même le remarquer.
Il suffit d’un silence trop long.
D’un regard qui se détourne.
D’une idée dangereuse que personne n’ose contredire.
D’une peur que l’on laisse prospérer.
Alors oui, ce texte est une fiction.
Mais les chemins qui y mènent…
les motifs qui en tissent la trame…
les erreurs répétées…
Tout cela, malheureusement, appartient à la réalité.
Et si nous ne faisons rien, si nous continuons d’ignorer les premières flammes,
un jour, ce récit ne sera plus une histoire.
Il ne sera que notre reflet.
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