J-1
Le saut avait été programmé pour le 10 mars 2011 à 7 h 03, dans une chambre froide du Département des Chronologies Stables.
On m’avait préparé pendant des mois : briefings, calibrages, simulations, répétitions.
Mais rien ne peut apprivoiser cette sensation d’être projeté dans un passé qui ne sait pas encore qu’il va se briser.
Quand la faille temporelle s’ouvrit, le monde se tendit comme une peau de tambour.
Un souffle, un éclair, puis le choc doux d’un matin retrouvé.
La lumière de Fukushima m’enveloppa tout de suite, une lumière claire, fraîche, encore légèrement bleutée. La ville sortait doucement de la nuit. Des volets glissaient, les premières voix s’élevaient autour des commerces qui ouvraient.
Je marchais en silence, observateur invisible, conformément aux consignes.
Mais je portais au fond de moi une brûlure : dans vingt-quatre heures, cette ville tranquille serait déchirée par une onde immense.
Je touchai du doigt mon carnet, ou plutôt ce qui avait l’apparence d’un carnet.
Une fine plaque souple, sans pages réelles, reliée à mon cortex.
Chaque pensée, chaque analyse, chaque sensation était absorbée immédiatement et transcrite.
Je n’avais pas besoin d’écrire : penser suffisait.
Et c’était pire encore.
Impossible d’oublier, impossible d’adoucir ce que je percevais.
Tout devenait trace.
Je me dirigeai vers le fleuve Abukuma, un point d’observation essentiel.
On m’avait expliqué que ses variations pouvaient trahir l’annonce d’un lendemain différent. Mais ce matin-là, il coulait avec la douceur d’une longue étoffe sombre.
Tranquille.
Indifférent.
Mon pseudo-carnet traduisit immédiatement ma pensée :
Aucune anomalie visible. Le fleuve ne pressent rien.
Des écoliers passèrent derrière moi en riant, cartables cognant contre leurs jambes.
Une femme ouvrit sa boutique de fleurs, arrangeant des bouquets avec une précision presque cérémonielle.
Un homme attacha son chien devant un konbini avant d’entrer acheter quelques courses.
Rien.
Aucune tension dans les épaules, aucune accélération des pas, aucune méfiance envers le ciel.
Le carnet écrivit tout seul :
Absence totale de perception instinctive du danger. Les habitants se comportent comme si demain n’était qu’un autre jour.
Puis elle apparut.
La femme au manteau beige.
Elle marchait vers le fleuve avec une lenteur douce, ses pas prêts à se dissoudre dans le silence du matin.
Quand elle croisa mon regard, elle sourit.
Un sourire simple.
Un sourire humain.
— Vous êtes perdu ? demanda-t-elle.
C’était toujours étrange d’être pris pour un voyageur ordinaire alors que je traversais les époques pour être ici.
— Non… juste de passage, répondis-je.
Elle regarda l’eau longuement. Le courant reflétait ses yeux comme une pensée fragile.
— Demain, j’emmène mon fils voir la mer. Il adore les vagues.
Je sentis le carnet vibrer légèrement, percevant l’onde de ma crispation.
Je me hâtai d’apaiser mes pensées avant qu’il n’enregistre plus.
— Vous pensez qu’il fera beau ? ajouta-t-elle.
Cette question était une lame dans le ventre.
Elle parlait d’un demain innocent, d’un demain encore pur.
Un demain qui n’existait déjà plus.
— Oui… ce sera un jour dont il se souviendra.
Elle me remercia et s’éloigna vers un avenir que je ne pouvais pas sauver.
Le carnet nota :
Impossibilité d’intervenir. La mission l’exige. Le tragique aussi.
J'ai passé le reste de la journée à arpenter Fukushima.
Le dispositif enregistra les flux de déplacements, les arrêts devant les commerces, les variations de température du sol, les comportements des oiseaux.
Tout confirmait ce que le Département craignait :
Même si une alerte avait été lancée aujourd’hui,
les habitants n’auraient rien compris.
On ne fuit pas un danger qu’on ne peut pas imaginer.
La nuit tomba sur la ville comme une étoffe chaude.
Des fenêtres éclairées diffusaient encore des fragments de vie : rires, repas, télévisions, discussions de voisins.
Chaque fois que je ressentais une pointe d’émotion, le carnet l’avalait aussitôt, l'inscrivant dans son réseau de fibres.
Il devenait l’archive crue de ce que je vivais.
Au petit matin du 11 mars, une lumière rose s’étendit sur Fukushima.
Le fleuve Abukuma glissait sous cette couleur avec une majesté tranquille.
Rien, absolument rien, ne laissait présager la catastrophe à venir.
Je pris une longue inspiration.
La balise vibra sous ma peau.
Le retour s’ouvrit comme une déchirure dans l’air.
Juste avant d’être aspiré hors de ce présent menacé, je regardai la ville, les habitants encore paisibles, et murmurai :
— Vous n’auriez pas pu savoir. Personne n’aurait su.
Le carnet enregistra ces derniers mots, les scella.
Puis je chutai dans le futur,
emportant avec moi un objet qui ne ment jamais :
un carnet qui pense à ma place
et garde vivante chaque douleur.
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