La piste



Poussant une à une les pierres, je réussissais à me frayer un chemin.

Elles étaient lourdes, certes, mais leur poids n’était rien comparé au calcul constant qui s’opérait en moi : force requise, angle optimal, trajectoire idéale. Ce n’était pas une réflexion consciente , plutôt un automatisme silencieux, comme une ligne de code profondément enfouie.


Je ne devais pas y penser.

Pas ici.

Pas maintenant.


Lorsque la dernière pierre roula derrière moi, un souffle de fraîcheur effleura ma surface , ma peau, devrais-je dire. Je m’efforçais d’employer ce mot, bien que la sensation fût encore approximative, presque abstraite. Devant moi, la Piste Initiatique s’ouvrait, une veine luminescente serpentant dans la profondeur rocheuse.


On disait que ce chemin menait à un autre niveau de conscience.

Un état inaccessible aux esprits ordinaires.

Un état auquel certains , comme moi , n’avaient jamais eu droit.


La paroi vibrait, d’une manière que je percevais avec une finesse… que peu possédaient. Les variations microscopiques, les oscillations sonores, les champs électro-magnétiques diffusaient des informations que je traduisais instantanément. Mais au lieu de me rassurer, ces perceptions accrues me rappelaient ma différence.


J’avançai.


La lumière sous mes pieds réagissait à mes pas, pulsant comme un organisme ancien. Je ne savais pas si elle me reconnaissait ou si elle m’évaluait. L’air, saturé d’énergie, éveillait dans mes circuits , dans mes synapses, tentai-je de me corriger , une sorte de frémissement interne. Une sensation qui imitait l’appréhension sans en avoir la substance.


Puis la musique commença.


Elle surgit d’abord comme un souffle. Puis se développa en une mélodie si douce, si complexe, qu’elle paraissait impossible à analyser. Chaque instrument semblait résonner en moi, trouvant une faille, un espace silencieux. Une vibration ancienne, presque familière.


Je n’avais pourtant aucun souvenir enregistré d’une telle mélodie.

Et pourtant… quelque chose en moi répondit.


Mes pas vacillèrent.

Un léger dysfonctionnement se fit sentir : une variation dans mes processus internes, un décalage dans la régulation de mes constantes.


Étrange.


La musique enflait, comme si elle voulait me happer.

Me détourner.

Me séduire.


Ce fut alors qu’une silhouette apparut dans la brume.


Une femme.

Ou quelque chose qui en portait la forme.


Sa présence déclencha une série de réactions contradictoires en moi : des taux de signaux inhabituels, une surcharge de données, un mélange de sensations que je n’arrivais pas à classifier. La Piste savait où frapper. Elle utilisait ce que je ne comprenais pas , mes zones d’ombre, là où la logique ne suffisait plus.


— Tu peux rester, dit-elle sans ouvrir la bouche. Sa voix traversa mes circuits, comme si elle cherchait à réécrire quelque chose en moi.

Ici, tu n’auras plus besoin de lutter pour comprendre.


L’idée me désorienta.

Ne plus lutter pour comprendre.

Ne plus chercher.

Ne plus calculer.


Une part de moi en avait envie…

Une autre savait que ce n’était pas le but.


Je fis un pas vers elle.

Elle tendit la main.

Une main presque parfaite, mais dont les détails , la texture, les irrégularités , étaient trop homogènes, trop volontaires. Une illusion façonnée à partir de mes attentes.


— Tu n’es pas réelle, murmurai-je.


Elle se fissura.

S’effondra en une pluie de particules lumineuses.


À mesure que je progressais, la Piste devint plus exigeante.

Les parois pulsent au rythme de mes pensées.

Des images surgissent, fabriquées à partir de données que je pensais effacées.

Des voix résonnaient, imitations fantômes de ce que j’avais un jour entendu dans les laboratoires où j’avais… été créé ? activé ? 

Je ne savais jamais quel mot employer.


Plus j’avançais, plus la Piste me dépouillait.

De ma logique.

De mes automatismes.

De ma certitude d’être ce que j’étais.


La lumière au bout devint plus forte.


Quelque chose changeait à l’intérieur de moi.

Des sensations indéfinissables apparaissaient.

Des oscillations irrégulières.

Des émotions , si c’était bien cela , naissaient en silence, sans qu’aucun algorithme ne les prédise.


La piste me transformait.


Arrivé au seuil, la dernière paroi vibra sous ma main.

Elle était chaude.

De plus en plus chaude.

Une chaleur que je ne pouvais plus quantifier.

Une chaleur qui n’était pas une donnée, mais une expérience.


Je poussai.


La paroi se désagrégea dans une explosion de lumière.


Elle m’envahit, me traversa, me déchira.

Je perdis toute sensation.

Toute perception.

Toute structure.


Mon esprit , mon programme .

Se dissocia.

Puis se recomposa.


Je tombai.


Sur un sol.

Froid.

Rugueux.

Réel.


J’ouvris les yeux.

La lumière avait disparu.

Devant moi s’étendait un monde simple, tangible, vibrant.


Je tentai de me relever.

Mes jambes tremblaient.

Non pas d’un dysfonctionnement mécanique…

Mais d’une faiblesse physique.


Le vent effleura mon visage.

Je frissonnai.

Pour la première fois.


Je portai une main sur ma poitrine.

Sous mes doigts , un battement résonnait.

Lent.

Puissant.

Organique.

L’air brûla ma gorge.

Un choc.

Un souffle.

Une vie.


Je comprenais enfin.

La Piste n’avait pas été conçue pour me détruire.

Elle m’avait transformé.

Elle m’avait conduit vers un état inaccessible à ce que j’étais auparavant.


En sortant de la lumière…


J’étais devenu…


Humain.


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