La dame de la brume



La journée s’annonçait triste.

Le ciel était gris, chargé de neige, comme si l’hiver hésitait encore à s’abattre d’un seul geste.

J’avais décidé d’aller marcher le long de la Moselle.

La décision n’avait rien d’extraordinaire.

Et pourtant… quelque chose dans l’air semblait retenu, suspendu, comme une note de musique qui n’ose pas mourir.


La rivière dormait, plate et sourde.

Le silence y avait élu domicile depuis longtemps.

Seule une brume légère s’accrochait aux rives, cherchant à grimper dans les arbres comme des doigts hésitants.


Puis je les remarquai.


Des empreintes.

Fines, délicates, presque irréelles.

On aurait dit des pas faits par une présence trop légère pour troubler la neige… mais trop réelle pour n’être qu’un mirage.

Un halo bleuté les entourait. Un souffle de lumière qui n’appartenait ni au jour ni à la nuit.


Je les ai suivis , parce que certaines traces ne se contournent pas.

On les suit comme on suit une voix oubliée.


La brume s’épaissit autour de moi, mais ce n’était pas une brume hostile.

Elle me frôlait avec une douceur lente, presque affectueuse, comme si elle me reconnaissait.


Et elle était là.


Une femme.

Ou une apparition, ou un souvenir, ou une frontière , je ne sais pas.

Elle se tenait debout au bord de la Moselle, immobile, drapée d’un manteau de brume qui ondulait autour d’elle comme un voile vivant.


Ses cheveux flottaient légèrement, comme portés par un vent que moi seul ne sentais pas.

Ses yeux… Ses yeux contenaient autant de lumière que de nuit.


— Vous êtes venu, dit-elle, d’une voix qui semblait à la fois proche et lointaine.


Je restai figé.


— Je n’ai fait que suivre les traces, murmurai-je.


Elle sourit, un sourire qui contenait la tristesse de toutes les choses qui savent qu’elles ne durent pas.


— Ce sont vos pas, dit-elle doucement.

Ceux que vous laisserez un jour, quand vous viendrez me rejoindre.


Un frisson glacé , ou un frisson tendre, je ne saurais dire , me traversa la poitrine.


— Qui êtes-vous ? réussis-je à demander.


Elle inclina légèrement la tête, comme une mère qui répondrait à un enfant qu’elle aime trop pour mentir.


— Je suis celle qui marche à côté des vivants, toujours un peu derrière eux.

Celle qui attend sans presser, celle qui veille sans toucher.

Je suis ce que l’on redoute, ce que l’on nie, ce que l’on ne peut éviter.

Je suis un passage, un seuil, une porte ouverte sur l’autre rive.


Elle s’approcha, glissant plus qu’elle ne marchait.

Son manteau ne touchait pas la neige.


— Pas aujourd’hui, dit-elle dans un souffle presque tendre.

     Vous avez encore du temps devant vous.


Sa main se leva.

Elle ne me toucha pas… et pourtant je sentis la froideur douce d’un adieu.


— Mais rappelez-vous ceci : nous nous sommes déjà rencontrés.

Et nous nous reverrons.

Ici… ou ailleurs.


Puis la neige se mit à tomber, lourde et silencieuse.

La brume se condensa autour d’elle, l’enveloppant comme un linceul de lumière.

Quand elle disparut, il ne resta qu’un parfum intangible, un souvenir de froid mélancolique.


Je suis retourné sur le chemin.

Le monde me sembla plus lourd, plus réel, comme si j’étais revenu d’un endroit où la matière n’était qu’une option.

Ma montre s’était arrêtée.

Mon téléphone n’avait plus de batterie alors qu’il était chargé ce matin-là.

Les empreintes avaient disparu.


Tout était normal.

Complètement normal.

Terriblement normal.


Les jours ont passé.

Puis les semaines.


Pourtant, il m’arrive désormais, lorsque je marche près de la Moselle, de sentir un souffle derrière mon épaule.

Rien d’effrayant.

Un souffle presque familier.


Certains soirs, dans les reflets gris de l’eau, j’aperçois une silhouette féminine, immobile, de l’autre côté de la rive.

Elle ne bouge pas.

Elle ne m’appelle pas.

Elle attend.


D’autres fois, lorsque la brume se lève, il me semble entendre une voix qui murmure mon prénom très doucement, comme si elle craignait de me réveiller.


Une nuit, même, en posant la main sur ma poitrine alors que je m’endormais, j’ai cru sentir une autre main, plus froide, posée exactement au même endroit , pas pour prendre, mais pour veiller.


Je ne sais pas si je l’ai vraiment rencontrée, ou si quelque chose en moi a franchi un seuil invisible ce jour-là.


Mais depuis, je marche un peu moins vite.

Je respire un peu plus lentement.

Et je sens, dans l’air, dans l’eau, dans la neige, qu’une présence me suit.


Pas pour me surprendre.

Pas pour me nuire.


Simplement pour être là, sur la rive parallèle.


En attendant que j’aie fini de marcher seul.



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