L' horloge des dunes



Les dunes s’étendaient devant mon regard, vastes nappes d’or qui semblaient onduler sous un souffle si lent qu’on aurait pu croire qu’elles rêvaient. Ici, le monde n’avait ni bord ni cadre : il s’étirait, souple et silencieux, comme un temps qui aurait oublié d’avancer. Je marchais lentement, porté par la chaleur du soir et par le poids léger de mes souvenirs.


On dit souvent que le temps est une ligne droite, froide et inflexible, mais j’ai passé ma vie à démontrer le contraire. Je suis un chercheur , un vieil homme maintenant , qui a passé des décennies à traquer ses courbes invisibles, ses pliures discrètes, ses déformations infimes. J’ai appris que le temps n’est pas ce que l’on croit : il est vivant. Il se tord autour de nos gestes, se modifie sous nos regrets, s’élargit sous nos joies, se resserre autour de nos peines.

Nous sommes ses sculpteurs malgré nous.


Alors, pourquoi suis-je revenu dans ce désert ?

Peut-être parce qu’autrefois, ici, j’avais senti la frontière du temps se gonfler doucement, comme une membrane prête à se rompre. Une sensation minuscule, presque un souffle, mais assez forte pour orienter toute une existence. Mes travaux, mes nuits blanches, mes théories audacieuses , tout est né de ce frisson-là.


Je gravis une dune plus haute que les autres. Mes jambes tremblent sous l’effort, mais je continue. L’âge m’a rendu plus lent, mais il n’a rien émoussé de ma détermination. Je veux revoir l’endroit exact où, des années plus tôt, le temps m’avait effleuré.


Au sommet, je m’arrête.

Le désert s’étend à perte de vue, calme comme une mer posée. Le vent porte une odeur sèche, presque douce, et la lumière décline lentement, comme si elle avait décidé d’accompagner ma respiration.


Je ferme les yeux.

Et je sens, de nouveau, cette vibration.


Ce n’est pas un bruit, ni un mouvement de l’air. C’est une sorte de glissement intérieur, comme si quelque chose en moi , et autour de moi , se détendait. Le vent semble changer de cadence. Le sable paraît plus léger. Le monde, tout entier, devient plus souple, comme un tissu que l’on replie entre ses doigts.


Le temps.

Oui, c’est lui.

Il bouge.


Je sens ses courbes, ses variations, ses élasticités secrètes. Je les ai étudiées pendant tant d’années, mais jamais elles ne m’avaient semblé aussi proches, aussi sensibles. J’ai l’impression de me trouver au cœur même de sa matière. Tout ce que j’ai théorisé, tout ce que j’ai rêvé, semble soudain respirer autour de moi.


Je m’assieds.

Le sable est tiède sous mes paumes.

La lumière devient douce, presque laiteuse. Elle ne baisse plus : elle se transforme, comme si elle glissait dans un autre état sans quitter celui-ci.


Je laisse mes souvenirs remonter un à un, sans les retenir. Mes premières recherches. Mes premières découvertes. Mes échecs aussi, nombreux. Les nuits où je croyais toucher quelque chose d’immense, et celles où je doutais de tout.

Je laisse venir.

Je laisse aller.

Je laisse faire.


Le temps n’est plus un fleuve.

Il n’est plus une mer.

C' est une toile qui se replie autour de moi, souple, douce, presque familière.


Ma respiration devient plus lente.

Mon cœur, lui aussi, semble se caler sur un autre rythme, plus large, plus profond, comme s’il s’accordait à une mesure qui n’appartient pas à ce monde.


Je comprends alors que le chemin qui m’a mené jusqu’ici n’était pas un retour, mais une traversée.

Une lente et patiente initiation.


Le désert s’étire.

Le ciel s’ouvre.

Le sable, sous mes doigts, ne semble plus vraiment du sable.


Tout devient léger.

Très léger.


Je sens que quelque chose s’achève.

Ou peut-être…

que quelque chose commence.


Je n’ai pas peur.

Je me laisse porter par cette souplesse nouvelle, par cette respiration sans contour.

Je me sens ramené à la source même de ce que j’ai cherché toute ma vie.


Alors, très doucement, presque comme un secret,

je passe.

Non pas en arrière, ni en avant,

mais ailleurs,

là où le temps n’a plus besoin d’être mesuré.


Le vent efface mes pas.

Le sable se referme.

La lumière continue.


Et dans ce silence, je sais que je viens de toucher, enfin,

la véritable nature du temps.

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