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La brume de Noirmoutier

Il était une fois, sur l’île de Noirmoutier, un soir de décembre où le vent de l’océan semblait porter en lui tous les secrets du monde. C’était l’un de ces jours suspendus, à la lisière de l’hiver, quand la terre retient son souffle et que le réel paraît plus fragile, comme s’il suffisait d’un pas de côté pour en fissurer la surface. Nous avions pris la route ensemble, presque instinctivement, pour traverser les sentiers cachés de l’île. Ces chemins de sable et de sel que seuls connaissent ceux qui y ont laissé un peu de leur enfance, et qui savent que certaines promenades n’ont pas besoin de destination. À mes côtés, une présence familière, solide, silencieuse quand il le fallait, toujours attentive. Une amitié ancienne, débarrassée des mots inutiles, faite de regards et de respirations partagées. Nous longions le port du Bonhomme, où les bateaux dormaient sous une lumière d’étain, bercés par l’eau noire. Puis La Guérinière glissa derrière nous avant que la route ne s’étire vers L’Ép...

An nou koute mizik

La musique n’a pas disparu. Elle s’est éloignée avec les années, comme un rivage que l’on cesse peu à peu de nommer, sans jamais l’oublier tout à fait. Autrefois, le tambour battait au même rythme que mes jours. Il n’accompagnait pas le temps : il le tenait. Sur l’île, la musique ne marquait rien. Elle ne commençait pas, elle ne finissait pas. Elle se déposait dans l’air, dans la chaleur lente des fins d’après-midi, dans le sel resté sur la peau. À cette époque, je ne savais pas que vivre consistait aussi à perdre. Je n’entendais pas distinctement la musique, pas plus que je n’entendais la mer. Tout était là, mêlé, indissociable. Les jours s’écoulaient sans s’user. Ils semblaient promis à une durée sans contours. Puis le temps a fait ce qu’il fait toujours. Les départs ont eu lieu. Les distances se sont installées. L’île s’est réduite à un point intérieur, de plus en plus silencieux. La musique, je le croyais, s’était tue. En réalité, elle s’était déplacée. Un jour, des années plus tar...

Le retour interdit

La colonie allait devoir quitter Mars. L’annonce fut diffusée sur tous les canaux, à heure fixe, sans musique ni emphase. Une information brute, administrative, presque banale. Les infrastructures ne remplissaient plus leurs missions. Les dômes perdaient leur étanchéité. Les générateurs réclamaient plus d’énergie qu’ils n’en produisaient. Les sols artificiels s’épuisaient malgré les corrections génétiques et les cycles forcés. Mars, planète refuge, devenait un monde d’entretien permanent, incapable de soutenir plus longtemps la présence humaine. Le Conseil avait décidé un départ organisé, rationnel, dans l’ordre. Rien ne devait ressembler à une fuite. Les familles seraient regroupées. Les archives transférées. Les restes des premières installations démantelés, comme si l’on pouvait effacer les traces d’un rêve qui avait échoué. La destination, elle, avait de quoi surprendre. La Terre. Un silence lourd suivit l’annonce. La Terre n’était plus une planète : c’était un tabou. Un mot qu’on ...

Le jour un

À minuit pile, l’éphéméride hésita. On aurait juré qu’elle écoutait le silence. Accrochée aux murs des cuisines, des chambres encore éclairées, elle portait depuis des jours le poids dense de 2026, un chiffre chargé de lendemains incertains, déjà froissé par l’attente. Puis la seconde bascula. Sans bruit, sans résistance, le 2026 se détacha. Il glissa hors du présent, rejoignant ce lieu invisible où les années déposent leurs espoirs fatigués. À sa place apparut un seul chiffre, clair, presque solennel : 1. Ni date, ni promesse. Un commencement à l’état pur. Le monde ralentit. Dans un appartement où la nuit semblait suspendue, un homme resta assis, le téléphone posé dans sa main. Il pensa à ses deux filles. À leurs voix d’enfants, puis à leurs silences d’adultes. La vie avait fait son œuvre : distances, malentendus, pudeur. Le 1 pesa doucement sur sa poitrine. Il appela la première, puis la seconde. Il ne chercha pas les mots justes. Il dit seulement : — Je pensais à vous. Et cela suffi...

L' aube de 2050

Le temps avait passé inexorablement, laissant derrière lui une tristesse épaisse, presque palpable. En cette fin d’année 2049, il ne restait plus grand-chose, sinon l’incompréhension face à l’ampleur du désastre. Les paysages portaient encore les cicatrices visibles de la guerre, mais les blessures les plus profondes étaient invisibles, gravées dans les mémoires. Dans les rares bibliothèques encore debout, certains livres avaient survécu. Ils parlaient des années 2020, de cette période trouble où la troisième guerre mondiale aurait pu être évitée. Les auteurs employaient des mots prudents, presque hésitants, comme s’ils avaient pressenti que l’avenir les jugerait sévèrement. Les déclencheurs, écrivaient-ils, avaient été multiples : économiques, politiques, climatiques, identitaires. Aucun n’avait suffi à lui seul. C’est leur accumulation qui avait rendu l’effondrement inévitable. En France, un sentiment particulier s’était répandu lentement, insidieux. Celui d’être devenu étranger dans...

Le siffleur de Noël

Dans le quartier, il était une image connue. On ne savait plus très bien depuis quand il faisait partie du paysage, ni même s’il avait un jour été autre chose qu’une silhouette familière. Il était là, simplement. Toujours au même endroit, ou presque. Un manteau trop grand, râpé aux épaules, une écharpe tricotée qui semblait avoir traversé plusieurs hivers, et ce regard un peu flottant, comme accroché à un monde que les autres ne voyaient pas. Chacun, en le croisant, lui adressait un petit mot gentil. — Bonjour. — Ça va aujourd’hui ? — Joyeuses fêtes… Parfois, on glissait une pièce dans sa main. Un geste rapide, discret, presque mécanique. Il accueillait l’offrande avec un léger hochement de tête, puis, pour remercier, il se mettait à siffler. Toujours un air connu. Une chanson populaire, une mélodie d’enfance, parfois un refrain ancien que l’on croyait oublié. Le son était clair, précis, étonnamment juste. Il s’élevait dans l’air froid, se glissait entre les immeubles, et accompagnait ...

Le silence de Noël

La télévision déversait pêle-mêle les informations du monde, comme un fleuve trouble dont on ne voyait jamais la source. Les images se succédaient sans transition : visages hagards, villes en ruine, enfants couverts de poussière, cris étouffés par le commentaire neutre des journalistes. Juste à côté de l’écran, sur la grande table recouverte d’une nappe immaculée, une dinde baignait dans son jus doré, promesse de fête et d’abondance. Guy resta debout un long moment, les bras ballants, incapable de détacher son regard de ce contraste obscène. La chaleur du four, l’odeur des marrons, les lumières du sapin… et la guerre, là, posée au milieu du salon, comme une invitée indésirable que personne n’osait nommer. — Comment peut-on fêter la paix quand il y a encore la guerre ? murmura-t-il. La question n’appelait pas de réponse. Elle se dissipa dans l’air tiède de la maison, se perdit dans le clignotement des guirlandes. Dans la cuisine, on riait. Les enfants couraient, excités par l’idée des c...