Deux sans trois
Ce matin-là, André demeura longtemps devant l'écran de sa tablette.
Le document était ouvert.
Le curseur clignotait paisiblement.
Comme toujours.
Mais cette fois, quelque chose était différent.
En haut de la page numérique, il venait d'inscrire un nombre.
Deux cents.
André contempla ces trois chiffres avec un léger sourire.
Il se souvenait encore de la première histoire.
Elle était née simplement, presque timidement, sans savoir qu'elle entraînerait derrière elle une longue caravane de récits.
Puis une deuxième était venue.
Puis une troisième.
Et bientôt les histoires avaient commencé à se répondre, à se croiser, à bâtir peu à peu un univers où tout semblait possible.
Aujourd'hui, elles étaient deux cents.
Deux cents fenêtres ouvertes sur l'imaginaire.
Deux cents voyages entrepris sans autre bagage que quelques mots déposés sur un écran.
André ferma les yeux un instant.
Il revit les paysages parcourus.
Les îles perdues au milieu des brumes.
Les mondes lointains éclairés par des soleils inconnus.
Les chemins bordés de souvenirs.
Les voyageurs mystérieux.
Les rêveurs.
Les passeurs.
Les enfants qui refusaient de grandir.
Les cités cachées.
Les voix venues d'ailleurs.
Tous ces fragments d'univers formaient désormais une vaste constellation.
Il songea alors à une expression bien connue.
« Jamais deux sans trois. »
Parce qu'à deux cents, il ne s'agissait pas seulement d'attendre le nombre suivant.
Il fallait aussi prendre le temps de regarder le chemin parcouru.
Derrière lui s'étendait une route immense.
Une route jalonnée d'histoires.
Mais aussi de présences discrètes.
Car aucune aventure ne voyage seule.
Quelque part, au fil du temps, des lecteurs avaient accepté d'ouvrir ces pages.
Certains n'étaient passés qu'une seule fois.
D'autres revenaient régulièrement.
Quelques-uns avaient peut-être accompagné le voyage depuis les premiers récits.
André ne connaissait pas leurs noms.
Il ignorait leurs visages.
Mais il savait qu'ils existaient.
Sans eux, les histoires seraient restées silencieuses.
Un récit n'est jamais complet tant qu'un regard ne l'a pas accueilli.
Alors, sans prononcer un mot, il leur adressa sa gratitude.
Comme on salue des compagnons de route aperçus au loin.
Comme on remercie ceux qui ont partagé une traversée.
Une légère brise entra par la fenêtre ouverte.
André sourit.
Il lui arrivait encore de garder près de lui un petit carnet de notes.
Non pour écrire ses nouvelles.
La tablette et le téléphone avaient depuis longtemps remplacé les cahiers d'autrefois.
Pourtant, il conservait ce carnet.
Ils l'accompagnaient partout, prêts à recueillir une phrase, une idée ou le début d'une aventure.
Un compagnon fidèle.
Celui dans lequel il griffonnait parfois quelques mots à la hâte lorsqu'une inspiration passait comme un oiseau dans le ciel ou comme un souffle porté par le vent.
Car certaines idées aiment encore le papier avant de rejoindre la lumière des écrans.
Le vent semblait justement tourner les pages de ce carnet posé sur la table tandis que la tablette demeurait allumée devant lui.
Le passé et le présent se répondaient en silence.
Et déjà l'horizon s'ouvrait devant lui.
Deux cents nouvelles.
Ce n'était pas un point final.
C'était un cap.
Une borne dressée au bord du chemin.
Plus loin, il distinguait déjà d'autres étapes.
La deux-cent-cinquantième.
La trois-centième.
Et peut-être davantage encore.
Car le Pays de l'Imaginaire ne figurait sur aucune carte.
Ses frontières reculaient chaque fois qu'on croyait les atteindre.
À chaque histoire achevée naissait une histoire nouvelle.
À chaque voyage terminé commençait un autre voyage.
André posa les doigts sur l'écran.
La page numérique avait cessé d'être vide.
Elle ressemblait désormais à un sentier qui s'enfonçait vers l'inconnu.
Au loin, de nouvelles aventures attendaient déjà leur heure.
Et tandis qu'il écrivait les premiers mots du prochain récit, il comprit que la véritable destination n'avait jamais été le nombre deux cents.
Ni même trois cents.
La véritable destination était le voyage lui-même.
Et celui-ci ne faisait que continuer.
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