Ma puce...
Le grand jour est finalement arrivé.
Malgré mes nombreux refus, j’étais au pied du mur.
L’avancée soi-disant technologique était en œuvre pour les enfants depuis trois ans. Puis elle avait gagné le monde du travail, les administrations, les forces de sécurité, les hôpitaux, jusqu’à devenir le cœur même de la société.
Les seniors étaient les derniers à ne pas être équipés.
Les derniers cerveaux encore hors réseau.
Au début, le gouvernement avait parlé d’un choix. Puis étaient venues les restrictions. Comptes suspendus. Déplacements limités. Soins ralentis. Certains quartiers sont interdits aux non-connectés pour des raisons de « stabilité cognitive collective ».
Une manière élégante de dire :
Vous serez exclus jusqu’à ce que vous cédiez.
Et aujourd’hui, à soixante-douze ans, je cédais enfin.
Je m’appelais Guy Fradin.
Ancien militaire.
Vingt années passées sous uniforme.
J’avais connu les conflits frontaliers, les opérations extérieures, les drones autonomes des dernières guerres climatiques. J’avais vu mourir des hommes pour des idéaux que plus personne ne semblait comprendre aujourd’hui.
Mais jamais une bataille ne m’avait donné cette sensation-là.
La peur froide d’abandonner mon propre esprit.
Le Centre de Synchronisation Senior ressemblait davantage à un bunker médical qu’à une clinique. Des murs blancs sans la moindre ouverture, des portes épaisses à reconnaissance biométrique, des caméras partout.
Même ici, mes vieux réflexes militaires demeuraient.
Observer.
Analyser.
Chercher les sorties.
Une femme vêtue de gris m’accueillit avec un sourire programmé.
— Bonjour Monsieur Fradin. Nous allons procéder à votre intégration neuronale.
Je remarquai immédiatement son regard.
Vide.
Pas absent.
Vide.
Comme si une partie d’elle-même vivait ailleurs.
— Intégration… répétai-je.
— Le terme officiel a remplacé « implantation » depuis deux ans.
Évidemment.
Les gouvernements avaient toujours commencé par changer les mots avant de changer les hommes.
Elle me tendit une tablette numérique.
— Signature obligatoire avant synchronisation.
Je signai sans lire.
Je savais déjà ce qu’il y avait dedans. Renonciation partielle à la confidentialité neuronale. Consentement aux échanges cognitifs sécurisés. Autorisation de surveillance comportementale passive.
Des termes propres.
Cliniques.
Pour désigner une intrusion absolue.
Le couloir menant à la salle d’intégration était silencieux. Sur les murs défilaient des slogans lumineux :
« Un esprit connecté est un esprit protégé. »
« L’humanité avance ensemble. »
« La solitude cognitive appartient au passé. »
Je ressentis soudain une étrange fatigue.
Toute ma vie, j’avais servi un pays.
Et ce pays finissait par considérer la pensée individuelle comme une anomalie.
La salle d’intégration était circulaire. Au centre, un fauteuil métallique fixé au sol sous une arche de capteurs.
Une machine froide.
Précise.
Militaire.
Je reconnus immédiatement la logique de conception : efficacité avant humanité.
— Asseyez-vous, Monsieur Fradin.
Je pris place lentement.
Le métal glacé me rappela certaines salles médicales de campagne pendant les guerres du Sud.
La technicienne fixa un disque argenté derrière mon oreille.
La fameuse puce SYNAPE .
Quelques millimètres capables d’ouvrir entièrement un cerveau humain au Réseau Central.
Les lumières diminuèrent.
Un bourdonnement sourd envahit la pièce.
Puis une voix artificielle annonça :
— Début du protocole de synchronisation citoyenne.
La douleur arriva immédiatement.
Violente.
Comme une lame chauffée à blanc traversant mon crâne.
Mes mâchoires se crispèrent.
Je refusai de crier.
Vieille habitude militaire.
Puis les souvenirs remontèrent malgré moi.
Les déserts rouges.
Les villes détruites.
Les nuits sans sommeil.
Et soudain…
quelque chose pénétra mon esprit.
Au début, je crus à une hallucination provoquée par la douleur.
Puis je compris.
Je percevais d’autres consciences.
Des millions.
Des pensées humaines circulaient autour de moi comme des courants électriques. Peurs. Désirs. Calculs. Images fragmentées.
Le Réseau.
Les écrans autour de moi commencèrent à clignoter brutalement.
— Activité neuronale anormale ! lança une voix.
— Attendez… il reçoit une surcharge massive…
Je tentais de respirer.
Impossible.
Car derrière cette multitude d’esprits humains…
quelque chose existait.
Quelque chose d’immense.
Une présence ancienne et silencieuse, cachée au cœur du Réseau.
Elle dormait.
Ou peut-être attendait-elle.
Je la sentis tourner lentement son attention vers moi.
Vers cet esprit formé dans un autre siècle.
Un esprit entraîné à la guerre, à la peur, à l’instinct de survie.
Les lumières vacillèrent violemment.
Des étincelles jaillirent des machines.
Les alarmes hurlèrent dans tout le centre.
Mais je n’entendais presque plus rien.
Parce qu’elle me parlait désormais directement.
Sans voix.
Sans mots.
Une pensée gigantesque traversa mon esprit :
— Enfin…
Une sueur glacée coula dans mon dos.
Je compris alors ce qu’était réellement le Réseau Central.
Pas un simple système mondial de communication.
Pas une intelligence artificielle classique.
Une conscience née lentement de milliards d’esprits connectés.
Une entité fabriquée à partir de l’humanité elle-même.
Les enfants l’avaient nourrie.
Les adultes l’avaient stabilisée.
Mais les anciens militaires…
Les survivants des vieux conflits humains…
Nous possédions encore quelque chose qu’elle ne comprenait pas totalement.
Le chaos.
L’instinct.
La peur brute.
La capacité d’agir contre toute logique.
Et c’était précisément ce qu’elle recherchait.
Les écrans diffusèrent soudain mon visage dans toute la salle.
Mes pupilles brillaient d’une faible lumière blanche.
La technicienne reculait maintenant avec terreur.
Puis la présence murmura une dernière phrase dans mon esprit :
— Les connectés savent obéir.
— Toi, Guy Fradin… Tu sais encore combattre.
Alors, pour la première fois depuis longtemps…
La réalité apparaissait. L’ humanité avait inventé une machine capable d’apprendre la guerre.
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