Le début de la fin
Les voitures devant moi roulaient très lentement.
Leurs feux rouges glissaient dans la nuit comme une procession interminable. Une file compacte, silencieuse, presque immobile.
Pourtant moi, j’étais pressé. Pressé de rentrer, pressé d’en finir avec cette journée sans visage, pressé de retrouver un appartement vide où seule la lumière du réfrigérateur semblait encore m’attendre.
La lune était là, face à moi.
Énorme.
Blanche.
Elle semblait suspendue juste au-dessus de la route nationale, comme si le ciel s’était abaissé durant la nuit. Je tapotai nerveusement le volant. À gauche, la voie opposée était libre. Une ligne droite parfaite.
L’espace d’une seconde, ma décision était prise.
Je double.
Le moteur rugit. La voiture bondit vers l’avant. Les phares déchirèrent l’obscurité tandis que je dépassais un premier véhicule, puis un second. Comme une vieille habitude, un geste automatique répété mille fois.
Le dépassement terminé, je me rabattis.
Je regardai à nouveau par la vitre avant.
L’information que mon cerveau reçut était incompréhensible.
Il y avait devant moi trois lunes.
Et une route déserte.
Les voitures avaient disparu.
Toutes.
Pas un feu arrière. Pas une silhouette. Pas un bruit de moteur.
Seulement cette route noire, vide, interminable, et les trois lunes suspendues dans le ciel comme des yeux immobiles.
Je freinai brutalement.
La voiture s’arrêta dans un grincement métallique. Mon souffle devint court. Je regardai dans le rétroviseur.
Rien.
Juste la nuit.
— Qu’est-ce que…
Ma voix se brisa.
Le silence autour de moi était anormal. Total. Même le vent semblait absent. Je coupai le moteur. Aussitôt, une sensation étrange envahit l’habitacle. Une impression de profondeur infinie, comme si le monde entier retenait son souffle.
Puis je remarquai autre chose.
Le ciel n’était plus noir.
Il était traversé de longues veines argentées qui pulsaient lentement, comme un organisme vivant. Les trois lunes éclairaient maintenant un paysage différent. Les arbres au bord de la route semblaient translucides. Leurs branches vibraient doucement comme sous l’eau.
Je sortis de la voiture.
L’air était tiède.
Trop tiède pour une nuit d’hiver.
Mes pas résonnaient étrangement sur l’asphalte. Chaque bruit semblait lointain, étouffé, comme entendu à travers plusieurs murs.
Et soudain, je vis quelqu’un.
Un homme était assis sur la rambarde de sécurité.
Il portait un long manteau sombre. Son visage demeurait caché par l’ombre.
— Vous êtes enfin arrivé, dit-il calmement.
Je m’arrêtai net.
— Qui êtes-vous ?
Il ne répondit pas tout de suite.
— Vous avez mis du temps.
— Où suis-je ?
L’homme leva lentement les yeux vers les trois lunes.
— Entre deux instants.
Je reculai instinctivement.
— Je veux savoir ce qui se passe.
Il soupira doucement.
— Les vivants posent toujours cette question.
Cette phrase fit naître un froid brutal dans ma poitrine.
— Les vivants ?
L’homme descendit de la rambarde.
— Regardez derrière vous.
Je me retournai.
Et je cessai de respirer.
Ma voiture n’était plus seule.
Une autre voiture occupait la route, quelques dizaines de mètres plus loin. Son avant était entièrement broyé contre un camion couché en travers de la chaussée.
Les gyrophares bleus éclairaient la nuit d’éclairs intermittents.
Des ambulanciers couraient.
Des voix criaient.
Et au milieu des débris… mon corps.
Je restais immobile.
Incapable de comprendre.
Incapable d’accepter.
Le monde sembla se fissurer autour de moi.
— Non…
Mes jambes tremblaient.
— Non… ce n’est pas possible…
L’homme me regardait sans émotion.
— Vous avez voulu dépasser.
Je tombai à genoux.
Des souvenirs me frappèrent brutalement : le camion surgissant dans l’autre voie, la lumière aveuglante, le choc, le métal qui se déforme, puis ce silence.
Le silence.
Je relevai lentement les yeux vers lui.
— Je suis mort ?
Il hésita.
— Pas encore complètement.
Autour de nous, le paysage commença à changer. La route disparaissait lentement dans une brume argentée. Les trois lunes pulsaient comme des cœurs gigantesques.
— Alors… je rêve ?
— Non.
— Je suis dans le coma ?
— Pas exactement.
Il s’approcha.
— Votre conscience est suspendue. Entre votre monde… et celui-ci.
Je regardai mes mains. Elles semblaient légèrement transparentes.
— Celui-ci ?
L’homme sourit faiblement.
— Un lieu où arrivent ceux qui hésitent encore.
Je sentis une peur immense monter en moi.
— Je veux rentrer.
— Pourquoi ?
La question me prit au dépourvu.
Pourquoi ?
Pour retrouver quoi ?
Mon appartement vide ?
Mes journées identiques ?
Mes regrets ?
Je pensais à ma vie entière. Aux appels que je ne passais plus. Aux amis oubliés. À cette impression permanente de traverser les années sans réellement vivre.
L’homme sembla lire en moi.
— Beaucoup découvrent ici qu’ils étaient déjà absents avant l’accident.
Le silence retomba.
Au loin, les gyrophares continuaient de clignoter dans l’autre réalité.
— Si je reviens… qu’est-ce qu’il se passe ?
— Vous vivrez.
— Et si je reste ?
Il leva les yeux vers les trois lunes.
— Vous continuerez autrement.
Autour de nous, le paysage devint soudain magnifique. La route se transforma en une immense étendue lumineuse. Des silhouettes marchaient au loin dans une clarté douce. Il n’y avait ni peur ni douleur ici. Seulement une étrange paix.
Pour la première fois depuis des années, je ne ressentais plus le poids du temps.
— Est-ce ça… la mort ?
— Non, répondit-il doucement. Seulement le début.
Je regardai une dernière fois la scène de l’accident.
Les secours sortaient mon corps du véhicule.
Puis j’entendis quelque chose.
Un battement.
Faible.
Lointain.
Mon cœur.
L’homme tendit la main vers moi.
— Vous pouvez revenir.
Puis il désigna les trois lunes.
— Ou continuer.
Je fermai les yeux.
Et pour la première fois de ma vie, j'ai compris que le véritable choix n’était pas entre mourir ou vivre.
Mais entre vivre …
Et exister vraiment !
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