Retour sur images
Une décision peut engendrer une cascade d’événements.
C’est scientifique, presque élégant. Un bouton pressé ici, une ville effacée là-bas. Entre les deux, des graphiques.
Sur le plateau, les analystes ont sorti leurs mines graves. Ils parlent de « doctrine », de « lignes rouges », de « riposte calibrée ». Les mots sont propres. Repassés. Stérilisés. On pourrait presque les servir avec un café.
Ils sont la caution bien pensante du fracas.
Une guerre reste une guerre, mais prononcée avec un ton professoral, elle devient une équation.
Sidéré au fond de mon canapé , j’assiste en direct au déclenchement de l’une d’entre elles. L’écran clignote, le bandeau s’emballe, la musique dramatique gonfle comme si l’on s’apprêtait à révéler le gagnant d’un concours de chant planétaire.
— “Moment décisif.”
— “Contexte stratégique complexe.”
— “Réponse nécessaire.”
Nécessaire.
Le mot a la douceur d’un anesthésiant.
Cette guerre-ci a pourtant une différence. Elle ne se contente pas d’être lointaine. Les cartes numériques se déploient, zooment, clignotent. Les zones colorées s’étendent. Les experts évoquent des « frappes de représailles élargies ».
Élargies.
Mon salon, lui, n’a rien demandé. Il est modeste. Canapé noir, bibliothèque bancale . Jusqu’ici, sa plus grande tragédie fut une tasse de café renversée sur le tapis.
À présent, un spécialiste explique que certains scénarios incluent des « extensions géographiques imprévisibles ».
Imprévisibles.
Je regarde par la fenêtre , comme si elle pouvait déjà vibrer.
Les images succèdent aux images. Une rue éventrée. Un hôpital saturé. Une fumée épaisse qui avale le ciel. Puis retour au plateau : sourcils froncés, mentons appuyés sur des mains expertes.
Quelqu’un, quelque part, a signé un ordre.
Une seule signature.
Et la cascade a commencé.
J’imagine la scène : une table ovale, du bois sombre, des dossiers reliés. Peut-être un silence solennel. Peut-être une phrase lâchée avec une assurance tranquille :
— “Nous n’avons pas d’autre option.”
Curieux comme cette phrase précède toujours les options les plus meurtrières.
Une pensée me taraude.
Les dirigeants à l’origine de ce désastre ont-ils pensé à l’horreur des drames qu’ils allaient semer ?
Ont-ils pensé aux enfants ?
À l’écran, un garçon apparaît. Poussiéreux. Les yeux immenses. Il s’appelle Azad, dit le bandeau. Il ne parle pas. Il regarde. Comme s’il attendait qu’un adulte répare ce que les adultes ont brisé.
Ont-ils pensé à tous les petits Azad qui allaient mourir ?
Un expert intervient aussitôt :
— “Attention à ne pas tomber dans l’émotion.”
Bien sûr. Restons rationnels.
Un enfant, c’est un chiffre. Un chiffre, c’est gérable.
Ont-ils pensé à toutes les mamans qui vont pleurer leurs enfants ?
La caméra montre une femme penchée sur un corps immobile. Le son est coupé. On préfère expliquer les enjeux régionaux plutôt que de laisser passer les sanglots.
C’est plus pédagogique.
Les heures passent. Les mots deviennent plus lourds : escalade, dissuasion, représailles. Les cartes se rapprochent dangereusement de ma latitude. On évoque des pénuries, des tensions énergétiques, des perturbations logistiques.
Là, le ton change.
Les marchés réagissent. Les prix flambent. Les spécialistes parlent désormais d’approvisionnement.
Je sens mon inquiétude se déplacer. Elle glisse, subtilement. Des bombes aux barils. Des missiles aux pompes.
Un bandeau annonce : “Hausse probable des carburants.”
Voilà un mot concret.
Hausse.
Je baisse le volume.
Les dirigeants défilent au pupitre. Ils parlent de stabilité, de responsabilité, de paix retrouvée après l’inévitable tempête. La paix, toujours promise pour demain, après la dernière frappe.
Les images tournent en boucle. Explosion au ralenti. Panique accélérée. Sirènes continues. Retour sur images. Encore.
Je finis par éteindre le téléviseur.
Le silence s’installe, presque gêné d’être intact.
Dans l’écran noir, mon reflet me regarde. Un homme ordinaire dans un salon ordinaire, dans un pays encore épargné. Pour l’instant.
Je pense aux petits Azad.
Je pense aux mères.
Je pense aux villes éventrées.
Puis je pense à autre chose.
À mon réservoir.
Il est à moitié plein. Ou à moitié vide. En période d’incertitude géopolitique, la nuance compte.
Je saisis mon téléphone. Les stations les moins chères du quartier s’affichent. Une file d’attente commence déjà à se former, dit une alerte locale. On parle de ruée préventive.
Préventive.
Décidément, c’est le mot de la saison.
Je prends mes clés.
Comme beaucoup d’autres, j’ai cessé d’être spectateur. Non pas pour sauver le monde. Non pas pour protester. Non pas pour empêcher un autre Azad de devenir une image d’archive.
Simplement pour remplir mon réservoir.
Après tout, une guerre reste une guerre.
Mais une hausse du carburant, ça, c’est personnel.
C'est à ce moment , très précis qu ‘il faut faire un arrêt sur l’ image , pour définir et se concentrer sur les vraies valeurs.
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