Lettres ou notes



Ce matin-là, ma tablette reposait devant moi, l’écran allumé, le clavier virtuel attendant sous mes doigts… mais rien ne venait.

Aucune idée ne se décidait à se laisser saisir.

Les plages tranquilles que j’imaginais d’habitude demeuraient immobiles, figées sous un ciel sans brise.

Les déserts, d’ordinaire vastes et inspirants, semblaient soudain aussi plats qu’un souvenir effacé.


Tout existait dans mon esprit, mais rien ne se laissait écrire.

Chaque mot que je tentais d’effleurer disparaissait aussitôt, comme effacé par une gomme invisible.


Ma page numérique était une étendue blanche, froide, encore plus intimidante que du papier.

Une portée silencieuse, sans lignes, sans contours, sans promesse.


Je laissai mes mains retomber de part et d’autre de la tablette.

Le café autour de moi bourdonnait d’une vie sourde, trop lointaine pour me rejoindre.


C’est alors que l’air a changé.


Pas un courant d’air.

Pas un bruit.

Un changement imperceptible mais profond, comme si quelqu’un venait de tourner légèrement le monde.


Je levai les yeux.


Elle venait d’entrer.


Mais le mot entrer était trop banal pour décrire cela.

Elle ne franchit pas simplement la porte : elle sembla flotter jusqu’à l’intérieur du café, comme portée par une lumière que les autres ne voyaient pas.

Son manteau couleur brume ondulait derrière elle avec une lenteur irréelle, comme s’il baignait dans un courant d’eau invisible.

Ses pas ne faisaient aucun son ; ils semblaient effleurer le sol plutôt que le toucher.


Dans sa main, elle tenait un ensemble de feuilles blanches, imprimées de portées musicales.

Dans l’autre, un simple crayon de bois, fin, délicat, usé juste ce qu’il fallait pour prouver qu’il avait déjà dialogué avec l’invisible.


Elle s’assit près de moi sans que je réalise comment elle avait traversé la salle.

Le café autour de nous semblait s’être ralenti, les voix devenues plus douces, les couleurs plus diffuses, comme dans ces instants juste avant le rêve.


Elle posa sa feuille devant elle.

Une portée parfaite.

Pas une note.

Juste de l’espace, de l’air, de la promesse.


Le crayon resta suspendu quelques secondes entre ses doigts.

Son regard suivit une ligne imaginaire, cherchant un point où commencer.

Et dans cette hésitation, quelque chose vibra dans l’air , comme la toute première note d’une chanson que seul le cœur entend.


Elle leva les yeux vers moi.


Son regard avait la douceur d’une mélodie qui vous reconnaît avant même que vous ne l’ayez entendue.


— Vous écrivez ? demanda-t-elle.


Je regardai ma tablette vide, cette mer blanche où aucune phrase n’osait naître.


— J’essaie, répondis-je. Mais aujourd’hui, les mots refusent de se laisser attraper.


Elle posa doucement son crayon contre le bord de sa feuille.

— Les notes aussi se cachent parfois, murmura-t-elle. Peut-être qu’elles attendent… autre chose.


Elle inclina la tête, comme si elle écoutait un son lointain qu’ elle seule pouvait entendre. 


— Ou quelqu’un, ajouta-t-elle.


Je sentis mes doigts frôler instinctivement le clavier de ma tablette.

Et, sans réfléchir, un mot se forma.

Puis un autre.

Le clavier répondit sous mes doigts avec une familiarité nouvelle, presque intime.


Regardant les lettres ce formées sur l’écran ,elle me dit :


— Vous voyez ? dit-elle. Les mots reviennent quand on leur parle doucement.


Elle prit son crayon de bois, le tint entre ses doigts comme on tient un éclat de lumière, et traça enfin une première note sur sa portée.

Une seule.

Ronde, pure.


Je ne saurais expliquer pourquoi, mais au moment où cette note toucha le papier, un frisson traversa l’air , un murmure léger qui sembla passer de sa feuille à mon écran, de son crayon à mes doigts.


Et mes mots se mirent à couler.


Pas une pluie torrentielle.

Une source.

Lente, claire, patiente.


Nos deux paysages créatifs, séparés quelques instants plus tôt par un abîme, venaient de se rejoindre comme deux rivières se fondent au même océan.


Elle traçait ses notes.

Je tapais mes phrases.

Et chaque geste semblait répondre à l’autre, comme deux instruments qui s’accordent sans effort.


— Ce que nous faisons, dit-elle sans lever les yeux de sa feuille, ce n’est pas si différent.


— Écrire ?

— Composer.


Elle releva la tête.

Son regard était profond, presque irréel.


— Et parfois… quand les mots et les notes se rencontrent… c’est une symphonie qui naît.


Je n’avais jamais pensé à l’écriture ainsi.

Mais en la regardant, penchée sur sa portée, son crayon vibrant au rythme de sa respiration, il me sembla évident qu’elle venait de tracer bien plus qu’une note.


Elle venait d’écrire le début d’une mélodie qui nous incluait tous les deux.


Ce matin-là, je n’ai pas retrouvé l’inspiration.

Elle m’a trouvé.

Elle arrive comme un rêve qu’on n’ose pas quitter.

Elle transformait la page blanche et la portée muette en terrain d’envol.


Ce que nous avons commencé ensemble…

ce n’était pas un texte,

ni une partition,

mais une symphonie à deux cœurs.


Une portée sans note, enfin vivante.

Une page blanche, enfin habitée.


Une rencontre, comme un réveil dans un rêve que l’on veut continuer.


Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

90

Le silence des Atlantes

Symbiose au couchant