Les dunes de la mémoire
La mémoire de Pierre commençait à se fissurer.
Les instants récents se brouillaient, se décoloraient presque aussitôt qu’ils naissaient.
Mais certaines images anciennes, elles, demeuraient nettes , parfois trop nettes, comme si le temps avait pris soin de ne pas les altérer.
Et dans ces images, il y avait Marie.
Il se souvenait de leur rencontre sans pouvoir en fixer le cadre.
Était-ce un café, un quai, une place, une rue ?
Les contours lui échappaient, glissant autour de lui comme des brumes qui refusent de se laisser saisir.
Mais il restait quelque chose de clair :
la façon dont elle avait relevé la tête vers lui,
la douceur tranquille de son regard,
et cette impression étrange d' être attendu .
Leurs rapports n’avaient jamais eu besoin de s’installer dans un temps défini.
Ils avaient été ensemble , combien de jours, combien de mois ? Il ne saurait plus le dire.
C’était une période suspendue, sans chiffres, sans repères, où tout semblait se déployer dans une lenteur presque musicale.
Ils se parlaient comme on effleure une peau encore fragile,
ils se souriaient comme on sourit à une promesse qu’on n’ose pas nommer.
Il y avait entre eux cette nuance délicate qui ne ressemble pas à l’ardeur, ni à la passion éclatante, mais à une forme de clarté calme, rare, précieuse.
Puis, sans heurt, sans véritable rupture, leurs chemins s’étaient écartés.
La vie, par petites secousses invisibles, avait lentement distendu le fil.
Et un jour, le lien n’avait plus suffi à les maintenir côte à côte.
Ce matin-là, Pierre s’assit sur un banc, dans ce parc où il venait souvent pour combattre l’oubli. Un carnet dépassait de sa poche , son radeau dans le flot des choses qui disparaissaient.
— Pierre ?
Il releva la tête.
La voix.
Il la reconnut avant même le visage.
Marie se tenait devant lui, un peu hésitante, comme si elle aussi marchait au bord d’un souvenir fragile.
— C’est toi, murmura-t-il.
Elle sourit.
Un sourire humble, presque timide, celui qu’on offre quand on sait que le passé peut être à la fois un refuge et un vertige.
— Je ne savais pas si tu te souviendrais, dit-elle doucement.
Pierre hocha la tête.
— Je me souviens… de toi. De nous. Pas complètement… mais de ce qui comptait.
Elle s’assit près de lui, sans effacer la distance, sans la réduire non plus.
La même nuance qu’autrefois.
— Je repense parfois à cette période, confia-t-elle. Même si elle est floue.
Peut-être que ça l’a toujours été.
On vivait… dans une sorte d’entre-deux, tu ne trouves pas ?
Il sourit.
— Oui. Comme si le temps n’avait pas voulu nous prendre trop au sérieux.
Un léger rire s’échappa de ses lèvres.
— Nous étions si… doux, je crois.
Pas dans le sens fragile.
Dans le sens… essentiel.
Pierre sentit une chaleur remonter du passé.
— On ne s’est jamais vraiment quittés avec des mots, constata-t-il.
— Non. On a juste… glissé ailleurs.
Ils restèrent silencieux.
Autour d’eux, les arbres bruissaient doucement, comme s’ils avaient décidé d’être discrets.
— Tu veux marcher un peu ? proposa Marie.
Pierre se leva.
Il sentit le poids léger de la tendresse ancienne, non pas violente comme une vague, mais persistante comme le ressac.
— Oui, dit-il. Marcher… c’est peut-être une façon de se souvenir.
Ils avancèrent côte à côte.
Le chemin pouvait être n’importe où.
Le temps entre eux n ‘avait pas d’ importance.
Ce qui importait, c’était cette sensation, revenue intacte :
la certitude de partager un instant qui ne demandait rien,
qui n’exigeait pas d’explication,
qui se suffisait à lui-même.
Un éclat retrouvé dans une mémoire trouée.
Un souffle du passé, offert à nouveau.
Et peut-être, pensa Pierre, que certaines relations n’ont pas besoin d’être situées pour exister.
Elles se contentent d’être.
Dans la nuance.
Dans la lumière discrète.
Dans ce qui ne s’efface jamais tout à fait.
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