Le pays de Nullepart
Il fut un temps, ou peut-être est-ce encore à venir, où l’on racontait aux enfants l’histoire d’un pays qu’aucun adulte ne pouvait atteindre. Un pays sans passé ni futur, où seul comptait l’instant présent. Ce lieu fabuleux s’appelait le Pays de Nullepart.
On disait qu’il flottait quelque part entre les nuages et les souvenirs, dans une zone oubliée du ciel où les étoiles clignotaient doucement comme les veilleuses d’une chambre d’enfant. Pour y entrer, il ne suffisait pas de voler, ni même de rêver. Il fallait croire, de tout son cœur, que l’innocence avait une place dans le monde.
Dans ce pays, les enfants ne grandissaient jamais.
Pas parce qu’on les y empêchait, non. Simplement parce que le temps, là-bas, n’avait rien à prouver. Il passait comme un chat paresseux au soleil. Pas de stress, pas de compte à rebours, pas de calendriers pour rappeler qu’il faut déjà penser à l’après-demain.
Les jours y flottaient comme des bulles de savon, libres et inutiles, donc précieux. Les fleurs chantaient, les arbres riaient, les enfants volaient dans les branches comme des oiseaux sans crainte de tomber. Le sol était doux, l’eau guérissait, le ciel écoutait. Bref, tout allait bien. Trop bien pour être vrai, probablement.
Et puis, il n’y avait pas d’adultes. Pas de grandes personnes à lunettes sévères pour expliquer que tout a un prix. Juste quelques silhouettes vagues, des souvenirs d’amour, des ombres tendres. Rien de menaçant. Rien d’écrasant. Rien de productif, en somme.
Mais ce pays n’existe pas. Et si l’on est honnête deux secondes, il n’a aucune chance d’exister tant que l’humanité continue à foncer tête baissée vers l’abîme avec une satisfaction d’auto-entrepreneur en pleine croissance.
Le Pays de Nullepart ? Il aurait pu naître. Oui, s’il n’y avait pas eu cette obsession pathologique pour le pouvoir, l’argent, la possession. Il aurait suffi qu’on apprenne à dire « c’est beau » sans vouloir l’acheter. Qu’on regarde un enfant jouer sans se demander si ça lui servira à l’université.
Mais non.
On a préféré le béton au silence, le rendement à la rêverie, l’écran à la fenêtre.
On a empilé des immeubles jusqu’à faire disparaître le ciel, puis on a vendu des simulateurs de coucher de soleil en abonnement mensuel. On a asphyxié la nature au nom du progrès, puis on a organisé des sommets pour pleurer sur sa tombe , buffet bio inclus, bien sûr.
Quant aux enfants, parlons-en. On les fabrique presque à la chaîne. Puis on les mesure, on les classe, on les formate. Pas trop de fantaisie. Ce serait dommage de rater leur insertion dans le monde merveilleux de la performance généralisée. Dès trois ans, on leur apprend à « gérer leurs émotions ». À six, à « optimiser leur concentration ». À huit, ils savent déjà que rêver, c’est du temps perdu. Et à douze ? Ils ont un téléphone greffé à la main, une anxiété chronique, et une peur panique de l’échec. Bravo, mission accomplie.
La société moderne n’éduque pas : elle domestique. Elle ne protège pas : elle surveille. Elle ne guide pas : elle programme. Et si un enfant ose s’éloigner de la norme ? Diagnostic. Accompagnement. Correction. Parce qu’il faut bien rentrer dans les cases, sinon tout le système vacille. Et le système n’aime pas vaciller.
Alors, évidemment, le Pays de Nullepart s’en est allé. Il a vu venir les barbelés du cynisme, les bulldozers du progrès, les drones du contrôle social. Il a dit « merci, sans façon », et s’est replié dans les dernières miettes de l’imaginaire. Là où les adultes ne vont plus jamais. Là où les enfants ne restent plus très longtemps.
Il paraît qu’on peut encore l’apercevoir, parfois. Dans un rêve. Une chanson fredonnée sans raison. Un éclat de rire qui ne sert à rien. Un moment inutile, donc essentiel. Mais attention, il disparaît dès qu’on essaie de le rationaliser. Le Pays de Nullepart ne supporte ni les tableaux Excel ni les gens trop sérieux.
Peut-être qu’un jour, l’humanité se réveillera. Pas en sursaut, mais lentement. Comme on sort d’un long coma. Peut-être qu’elle se souviendra qu’elle avait un cœur avant d’avoir une carrière, une âme avant un compte en banque. Peut-être qu’on arrêtera de traiter la tendresse comme une faiblesse, l’émerveillement comme une tare.
Mais en attendant, le Pays de Nullepart reste caché.
Invisible. Inatteignable.
Et surtout, scandaleusement inutile.
Autant dire : vital.
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