Flash spécial
La télévision était allumée. Elle ne s’éteignait jamais vraiment. Elle vibrait, hurlait, éructait ses vérités , dans le salon de Guy, 71 ans, dont l’activité physique principale consistait à changer de chaîne avec la lenteur d’un survivant en zone radioactive.
Le rituel du matin commença à l’heure exacte où les oiseaux de sa ville s’étaient depuis longtemps exilés pour raisons de santé mentale. Guy avait son café tiède, sa biscotte fatiguée, et les chaînes d’info continue en bande-son d’un monde qui implose en haute définition.
— "Famine : la Somalie au bord de l’effondrement. Les enfants meurent à petit feu."
— "Yémen, Afghanistan, Haïti : la faim tue, mais en silence, pour ne pas déranger les brunchs dominicaux."
— "L’ONU tire la sonnette d’alarme pour la 218e fois. Aucun changement à signaler."
L’image montrait des enfants avec des ventres gonflés d’air, les yeux trop grands pour leurs visages. Le genre d’images qu’on diffuse entre une publicité pour des croisières de luxe et une interview d’un influenceur en quête de sens.
Guy mâcha. Lentement.
Dans le monde, des millions de personnes crevaient littéralement de faim.
Ici, on jetait les croissants secs et les salades un peu tristes.
Mais attention, on recyclait les bouchons. Parce qu’il faut bien faire un geste pour la planète.
Puis, comme une gifle froide : changement de décor.
— "En direct des îles Bourbon & Caviar, pour le sommet des décideurs du monde libre."
À l’écran, des types en chemises blanches éclatantes, sur des ponts de yachts dignes d’aéroports, sirotaient des cocktails nommés Humanitini ou Solidaritaï, tout en discutant, l’air concerné, du prix du maïs en Afrique sub-subsaharienne.
Ils prenaient des décisions fondamentales entre deux bains de soleil :
— Déclencher une spéculation sur le riz.
— Couper les aides à un pays instable parce que le dirigeant n’a pas souri sur la photo de groupe.
— Lancer une fondation humanitaire pour l’image.
Guy regardait ces apôtres de la bienveillance fiscale avec l’intensité d’un escargot face à un grille-pain.
L’un d’eux déclara, d’un ton détendu :
— "Il faut responsabiliser les pauvres. Les inciter à l’innovation. À se prendre en main."
Traduction : qu’ils crèvent, mais de manière créative, surtout sans trop faire de bruit.
Et puis… rupture.
Sans prévenir, un visage inconnu apparut à l’écran. Une femme. Pas maquillée. Pas lissée. Pas conforme. Elle regarda la caméra, sans sourire.
— "Aujourd’hui, aucun enfant n’est mort de faim. Aucun milliardaire n’a manipulé les marchés depuis sa piscine à débordement. Aucun yacht n’a déclenché de crise humanitaire par erreur de réseau Wi-Fi."
Guy resta bouche ouverte, biscotte suspendue dans le vide.
Silence.
Puis, écran noir.
Quand l’image revint, le présentateur habituel, sourire sous vide, reprit :
— "Veuillez nous excuser pour cette erreur de diffusion. Reprenons le fil de l’actualité : guerre, crise, panique, fin du monde en plusieurs épisodes."
Et c’était reparti.
La machine à broyer l’indifférence.
Les larmes low-cost.
La misère en 4K.
Guy éteignit la télé. Premier miracle de la journée.
Il se leva, ouvrit la fenêtre. Une voiture klaxonnait en bas. Un chien aboyait sur une poubelle. Un gamin passait, casque vissé sur les oreilles, totalement imperméable à l’effondrement.
Guy sourit. Légèrement. Ironiquement. Définitivement.
Le monde n’allait pas mieux.
Il allait comme prévu.
Commentaires
Enregistrer un commentaire