Pages blanches
La mémoire est l’élément indissociable de notre personne.
Elle renferme ce qui a été notre vie. Nos joies minuscules, nos drames silencieux, les visages aimés, les promesses murmurées trop bas pour être entendues du monde. Elle est une vaste bibliothèque dont nous sommes à la fois l’archiviste et le lecteur. Mais parfois, un rayon entier s’effondre. Un livre disparaît. Et l’on reste là, à chercher un titre dont on ignore désormais le nom.
Cette sensation de frustration et d’inquiétude me saisit un matin sur un quai de gare.
Il faisait encore frais. Une brume légère flottait au-dessus des rails, avalant les silhouettes pressées. Les haut-parleurs diffusaient des annonces métalliques, hachées, presque irréelles. Autour de moi, des retrouvailles éclataient : des rires, des bras qui s'ouvraient, des baisers retenus trop longtemps.
Moi, j’attendais.
Du moins, je crois.
Je savais que je devais être là. Je me souvenais avoir noté la date. Le numéro du train. L’heure d’arrivée. Mon cœur battait avec une nervosité qui ne trompait pas : je n’attendais pas un simple collègue.
Pourtant, malgré tous mes efforts, impossible de me souvenir de la personne que j’étais venu rencontrer.
Je fouillai ma mémoire comme on retourne des poches vides. Rien. Pas un prénom. Pas un visage. Pas même une voix. Seulement une sensation diffuse. Quelque chose, ou quelqu’un, qui comptait assez pour me faire traverser la ville à l’aube.
Le train entra en gare dans un long soupir d’acier.
Les portes s’ouvrirent.
Les passagers descendirent. Je scrutais chaque visage avec l’espoir absurde qu’un déclic se produirait. Une étincelle. Une évidence.
Une femme aux cheveux relevés ?
Non.
Un homme au manteau sombre ?
Non plus.
Un sourire cherchant le mien ?
Peut-être… mais il se détourna vers quelqu’un d’autre.
Les minutes s’étirèrent. Le quai se vida lentement. Les retrouvailles s’éloignèrent dans le hall, laissant derrière elles un silence embarrassé.
Je restais immobile.
C’est là que j'ai compris.
Je n’avais pas oublié un détail.
J’avais oublié une personne.
Un pan entier de ma vie venait de se dissoudre dans ce brouillard matinal. Une relation assez forte pour justifier cette attente , mais pas assez ancrée pour survivre à la défaillance de ma mémoire.
Mon téléphone vibra.
Un message.
« Je suis descendue du train. Je ne te vois pas. »
Je fixais l’écran.
Je suis descendue.
Une femme.
Mon cœur se serra. J’essayai de forcer le souvenir. De contraindre mon esprit à produire une image. Rien ne vint. Seulement un vertige.
Un second message apparut.
« Peut-être que tu as encore oublié… »
Encore.
Ce mot fut comme une gifle douce.
Alors ce n’était pas la première fois.
Mes doigts tremblaient. Que répondre ? Que dire à une personne dont j’ignorais tout , sauf qu’elle semblait me connaître intimement ?
Je levai les yeux.
Un peu plus loin, une femme me regardait. Pas avec colère. Pas avec surprise. Avec une infinie tristesse.
Elle tenait son téléphone dans la main.
Nos regards se croisèrent. Il y eut dans le sien une reconnaissance immédiate. Dans le mien , un vide douloureux.
Elle comprit avant moi.
Je vis ses épaules s’affaisser légèrement. Elle hocha la tête, presque imperceptiblement, comme si elle validait une hypothèse qu’elle redoutait.
Elle ne s’approcha pas.
Elle rangea son téléphone.
Puis elle tourna les talons.
Je voulus l’appeler. Son prénom resta coincé dans un espace qui n’existait plus. J’aurais voulu courir vers elle, m’excuser, lui dire que ce n’était pas un choix, que ma mémoire me trahissait.
Mais comment retenir quelqu’un dont on ne se souvient pas ?
Le quai était désormais presque vide. Un employé balayait distraitement les papiers oubliés. Un autre train passa sans s’arrêter, soulevant un vent brusque qui me fit frissonner.
Je restai encore quelques secondes, comme si le souvenir allait surgir à la dernière minute, tel un voyageur en retard.
Rien ne vint.
Alors je repartis.
Chaque pas me semblait plus lourd que le précédent. À cause de ma mémoire, quelque chose venait sans doute de changer irrémédiablement. Peut-être venais-je de perdre quelqu’un que j’aimais. Peut-être avais-je déjà perdu cette personne plusieurs fois.
Je n’avais plus que cette sensation étrange :
celle d’avoir laissé derrière moi un livre ouvert dont je ne connaîtrai jamais l’histoire.
Et sur le quai désormais désert, il ne restait que des pages blanches.
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