Le rideau est déjà fermé


Lorsque l’on parle d’autre galaxie, d’autre monde, l’esprit humain projette aussitôt des silhouettes venues du ciel. On les imagine curieuses, bienveillantes, parfois dominatrices. Pourtant, malgré les récits accumulés au fil des siècles, rien de tangible n’a jamais été établi.


Et si l’erreur consistait à lever les yeux ?


Le réel pourrait être ailleurs.


L’Histoire, déroulée comme une fresque patiente depuis des millénaires, pourrait n’être qu’un récit destiné à apaiser notre conscience. Une construction cohérente, rassurante, pour nous convaincre que nous avançons librement, alors que chaque mouvement serait déjà observé.


Le temps, surtout, pourrait ne pas avoir la même valeur pour eux.


Le professeur Gilbert Spack ne cherchait pas des extraterrestres. Le terme lui semblait trop chargé d’images naïves. Il cherchait des anomalies.


Il dirigeait une cellule de recherche presque anonyme consacrée aux constantes fondamentales de l’univers. Des nombres froids, réputés immuables, qui gouvernent la gravité, la lumière, la matière.

Depuis plusieurs années, quelque chose le troublait.


Des fluctuations minuscules apparaissaient dans les relevés mondiaux. Une variation infinitésimale dans la constante de structure fine. Un décalage de quelques nanosecondes entre horloges atomiques pourtant parfaitement synchronisées. Des écarts trop faibles pour inquiéter la communauté scientifique.


Mais ils n’étaient pas aléatoires.


Ils ressemblaient à des ajustements.


Comme si l’on corrigeait un paramètre dans une simulation.

Une nuit d’automne, alors que le laboratoire baignait dans une pénombre bleutée, toutes les courbes cessèrent de bouger simultanément. Les écrans affichèrent une ligne figée, droite, irréelle.


Puis une séquence binaire apparut :

01001000 01000001 01001100 01010100


Gilbert Spack sentit un froid lent lui parcourir la nuque.


HALT


La ventilation s’interrompit. Le léger bourdonnement électrique disparut. Une feuille, en train de glisser du bureau, resta suspendue dans l’air.

Le temps venait de se figer.


Gilbert Spack était conscient.


Autour de lui, tout demeurait immobile, comme une photographie tridimensionnelle. La poussière flottait sans tomber. La lumière ne vibrait plus.

Puis une présence s’imposa dans son esprit. Pas une voix. Pas un son. 


Une densité d’intelligence.

— Vous avez franchi le seuil d’observation passive.


Il pensa, sans bouger les lèvres :

— Qui êtes-vous ?

— Les conservateurs.


Son esprit fut traversé par des images vertigineuses : des bulles d’univers classées comme des échantillons, reliées par des structures énergétiques impossibles à concevoir. Le sien portait une référence froide : EXP-85630-T.


— Nous analysons les dynamiques émergentes des systèmes conscients. Votre espèce présente un intérêt expérimental.

— Nous sommes une expérience.


— Oui.


Aucune nuance émotionnelle.

— Depuis combien de temps ?

— Le temps est une variable locale. Pour nous, votre univers a été initié il y a trois unités d’observation.


Trois secondes.


Toute l’Histoire humaine réduite à une brève impulsion.


Un vertige silencieux l’envahit.

— Pourquoi me révéler cela ?

— Votre tentative d’interaction perturbe l’intégrité des données.


Il comprit.


Lorsqu’un sujet prend conscience de l’observateur, l’expérience devient invalide.

— Vous allez arrêter ?


Une pause indéfinissable.

— Le rideau est déjà fermé.


Il rassembla ce qui lui restait de courage intellectuel.


— Nous pouvons évoluer. Nous pouvons devenir autre chose que des sujets d’étude.


Un silence immense, plus vaste que l’espace lui-même.


— Hypothèse enregistrée.


La présence se retira.

Le temps reprit son cours.


La feuille termina sa chute. La ventilation redémarra. Les écrans retrouvèrent leurs oscillations familières.


Rien ne semblait avoir changé.


Sauf Gilbert Spack.


Les jours suivants, toutes les anomalies disparurent. Les constantes redevinrent d’une stabilité parfaite. Les micro-fluctuations cessèrent comme si un réglage définitif avait été appliqué.


Aucune catastrophe. Aucun effondrement cosmique.

L’univers poursuivait son expansion.


Gilbert Spack observa longtemps le ciel nocturne depuis la terrasse du laboratoire. Les étoiles brillaient comme toujours, mais leur éclat lui paraissait désormais distant, presque abstrait .


Peut-être que nous ne sommes plus observés.


Peut-être que le programme tourne désormais en autonomie, simple archive parmi d’autres.


Ou peut-être que le rideau n’était pas celui de notre monde…


… mais celui de leur attention.


Et dans l’immensité silencieuse, une question demeurait :


Que devient une expérience quand ses créateurs s’en vont ?


Peut-elle, enfin, devenir libre ?

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