Le billet

Comme chaque matin, la rue bruissait de cette indifférence polie qui lie les inconnus. Les épaules se frôlaient, les regards se croisaient sans s’arrêter. Moi, comme les autres, je marchais les yeux baissés, concentré sur le rythme de mes pas. Mes pieds, au moins, savaient où aller.


Pourtant, ce jour-là, une pensée me collait à la peau : les factures entassées sur la table de la cuisine, le frigo vide, les appels que je ne parvenais plus à retourner. Un poids invisible, celui qui vous courbe l’échine sans que personne ne le voie.


Et puis, il y eut le billet.


Un rectangle de papier bleu et gris, posé là, sur le trottoir, comme abandonné par négligence. Vingt euros. Une fortune pour moi, ce matin-là. Assez pour un repas chaud, pour repousser d’un jour la peur du manque.


Je ralentis. Personne ne semblait l’avoir remarqué. Les passants contournaient cet objet sans le voir, comme s’il n’existait pas. Je levai les yeux : aucun regard ne se posait sur moi.


Je me penchai.


Au moment où mes doigts frôlèrent le billet, le monde s’arrêta.

Un silence absolu tomba, comme si quelqu’un avait coupé le son d’un film. Une femme resta immobile, le téléphone collé à l’oreille, la bouche entrouverte. Un homme, suspendu en plein pas, semblait figé dans l’air. Même les voitures, roues bloquées, paraissaient sculptées dans le métal.


Je me redressai, le cœur battant.


Le billet, toujours à mes pieds, frémit. Les motifs familiers s’estompèrent, remplacés par des lettres noires, comme gravées à l’encre fraîche :

« Risque et reçois. »


Je reculai d’un pas, les paumes moites.

— Risquer quoi ? murmurai-je.

L’air vibra. La rue se brouilla, comme vue à travers une vitre embuée.

Et soudain, je ne fus plus là.



Je me tenais devant le comptoir d’un bureau de tabac, le billet serré dans ma main. J’entendis ma voix, rauque d’hésitation, demander un jeu à gratter. Le vendeur me tendit un ticket sans un mot. Mes doigts tremblèrent en grattant la surface argentée.


Les symboles s’alignèrent.


Gagnant.


Un gain. Un vrai. Assez pour effacer les dettes, pour respirer enfin. Je vis mes mains compter les billets, mes yeux briller d’une lueur nouvelle. Puis les mois, les années, défiler comme des pages qu’on tourne trop vite.


Un appartement plus grand. Des costumes sur mesure. Une montre , que je n’aurais jamais pu imaginer être mienne . Les dîners d’affaires, les poignées de main, les contrats signés d’un geste sûr.

Vingt ans plus tard, je me vis face à une baie vitrée, dominant la ville. 


Mon reflet me fixait : un homme aux traits durcis, aux tempes grisonnantes, au regard las. Derrière moi, l’appartement était silencieux. 


Trop silencieux.


Des souvenirs me submergèrent.


Une femme, assisse seule à table, les yeux rivés sur une assiette à peine touchée.


« Tu rentres tard, encore. »

Des enfants, petits d’abord, puis adolescents, dont les dessins s’étaient accumulés dans un tiroir, jamais accrochés au mur.


« Papa, tu viens me voir jouer ? »


« Demain, peut-être. »


Je m’étais battu pour ne plus manquer de rien.


Et j’avais tout manqué.


Je m’approchai de la vitre. Mon reflet ne sourit pas. Il secouait lentement la tête, comme pour me mettre en garde. Puis ses lèvres bougèrent.


« Non ! »



Le bruit revint d’un coup. Les klaxons, les rires, les pas pressés. Je me retrouvai dans la rue, le souffle court.


Le billet était toujours là.

Vingt euros. Une tentation. Une promesse.


Je fermai les yeux. Je revis le futur qu’il m’avait montré : l’argent, la réussite, et ce vide qui rongeait tout.


Je reculais.


Un pas. Puis deux.


Le billet resta sur le trottoir, intact. Quelqu’un d’autre le ramasserait, peut-être. Quelqu’un d’autre choisirait.

Moi, je continuai à marcher.


Pour la première fois depuis longtemps, je levai les yeux vers le ciel.

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