Juste la mer
Juste devant moi, elle était là.
Son reflet bleu, jamais tout à fait le même, me remplissait d’une tranquillité qui n’appartenait pas à ce monde. Sur Aldébaran, rien ne changeait vraiment , sauf elle. Le gouvernement de la constellation d’Alpha Tauri avait tenté de l’annexer, comme on plante un drapeau sur une carte. Ils avaient échoué. Leurs sondes, plongées dans ses abysses, revenaient saturées de données incohérentes, leurs mémoires effacées comme par un souffle. On avait parlé de défauts de conception. On avait parlé de sabotage. Personne n’avait osé parler de volonté.
Les plateformes d’extraction n’avaient pas été détruites. Elles s’étaient simplement éteintes, une à une, comme des bougies privées d’oxygène. Les systèmes fonctionnaient encore, l’énergie circulait, mais les réservoirs restaient vides. La mer ne refusait pas sa présence , elle refusait son exploitation. Elle ne criait pas son refus. Elle l’imposait, silencieuse, infaillible.
Je restais sur la côte, jour après jour. À force de silence, on finit par entendre ce qui n’est pas dit. La mer n’émettait aucun message, mais elle dictait un rythme : respirer, attendre, ne pas forcer. Certains soirs, sa surface devenait si lisse qu’elle avalait l’horizon. Le ciel s’y reflétait avec une précision si cruelle que les satellites d’Alpha Tauri perdaient leur synchronisation, comme si, l’espace d’un instant, la planète elle-même hésitait à tourner.
C’est lors de l’un de ces soirs que je l’ai vue.
Pas une vague. Pas un frémissement. Juste une ombre, longue et lente, glissant sous la surface. Trop grande pour un poisson, trop fluide pour un artefact. Elle a traversé le reflet des étoiles sans le briser, puis a disparu. Les capteurs de la dernière station météo, abandonnée plus haut sur la falaise, se sont mis à clignoter en silence, comme s’ils avaient enregistré quelque chose qu’ils ne pouvaient pas nommer.
Le dernier rapport officiel parlait d’une « impossibilité d’occupation durable ». Aucun danger. Aucun ennemi. Juste une planète qui refusait d’obéir. Ils n’avaient pas compris. La mer n’était pas une barrière. Elle était une réponse.
Moi, je l’avais compris trop tard.
J’avais été ingénieur, autrefois. J’avais cru, comme les autres, que tout pouvait être mesuré, exploité, optimisé. Puis j’avais vu les plateformes s’éteindre, les équations se dissoudre, les hommes partir. J’étais resté. Pas par courage. Par honte, peut-être. Ou par fascination. La mer ne m’avait jamais chassé. Elle m’avait simplement ignoré, comme elle ignorait tout ce qui n’était pas elle.
Les messages d’évacuation continuaient d’arriver, de plus en plus rares, de plus en plus faibles. « Dernière chance. » « Zone interdite. » « Retour immédiat. »
Je ne répondais plus. Ici, les mots n’avaient plus de poids. Seule comptait la marée , ou son absence.
Ce matin, en me réveillant, j’ai trouvé la plage recouverte d’une fine pellicule argentée, comme une peau de métal liquide. Elle scintillait sous le soleil, puis s’est évaporée avant que je puisse la toucher. Les capteurs de la station ont émis un dernier signal avant de s’éteindre pour de bon.
Je n’ai pas peur. La mer ne tue pas. Elle efface. Elle ne garde rien. Pas même les traces de ceux qui, comme moi, ont cru pouvoir la regarder en face.
Aldébaran n’a besoin ni de témoins, ni de gardiens, ni de récits. Elle n’a besoin d’aucune voix pour exister. Si quelque chose doit subsister, ce ne sera ni une civilisation, ni une mémoire.
Ce sera juste la mer.
Et tant qu’elle sera là, tout le reste pourra disparaître .
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