ô du bateau



La Seconde Guerre mondiale avait mis à feu et à sang le monde.

Les discours, la philosophie, les grandes envolées d’avant-guerre n’avaient plus de place, quand on affamait les gens et qu’on les jetait, sans défense, sur les routes bombardées.

Mais sur les côtes vendéennes, la vie reprenait lentement, entre la peur du lendemain et la nécessité de vivre.


Dans le goulet de Fromentine, les carcasses des bateaux de guerre allemands reposaient, englouties par les sables et les courants. Ces monstres d’acier, mangés de rouille, étaient devenus le repaire des homards et des crabes , une manne pour les pêcheurs de la région.

On savait bien que c’était dangereux d’y poser des casiers, mais la faim n’écoute pas la prudence.


Ce matin-là, la mer était grosse. Le vent hurlait du large, soulevant l’écume.

Pierre, Guy et Jean avaient décidé de sortir quand même. Trois jours plus tôt, ils avaient jeté leurs casiers près d’une vieille épave.

La sardine se faisait rare, la conserverie de Fromentine tournait au ralenti, et les estomacs commençaient à se creuser.


Pierre était à la barre .

Guy et Jean se tenaient à l’avant, le visage fouetté par les embruns.

— On y est, cria Pierre. Attrape la corde, Guy !


Guy saisit la ligne, lourde et trempée.

— Ça coince, dit-il. On dirait qu’on a ferré la mer elle-même !

Jean vint l’aider, les deux hommes tirant à s’en arracher les bras.


Puis, d’un coup, la corde se tendit violemment.

Le bateau chancela.

Un cri, une éclaboussure. Guy venait de disparaître.


Pierre se précipita, hurla son nom, lança des bouts de corde, scruta les vagues. Rien.

Le vent emportait tout, même les prières.

Ils cherchèrent longtemps, en vain. La mer avait repris l’un des siens.




Ce soir-là, le Café de la Place, à La Guérinière, bruissait d’hommes aux visages graves.

Le vent tapait contre les vitres. L’odeur du vin rouge, du sel et du tabac se mêlait dans l’air lourd.


Pierre et Jean étaient assis dans un coin, muets.

Devant eux, trois ballons de rouge. Le troisième, intact, trônait au milieu de la table.

Les autres marins parlaient à voix basse.


— Mauvais coin, dit l’un.

— Ces épaves, ça attire le malheur, ajouta un autre.

— Bah, reprit le vieux Léon, la mer reprend toujours ce qu’on lui a volé.


Pierre leva les yeux, les pupilles encore pleines de vagues.

— Juste avant qu’il tombe, j’ai vu... quelque chose, murmura-t-il.

— Quelque chose ?

— Une ombre... humaine, peut-être. J’ai pas eu le temps de voir.


Le silence retomba. On vida les verres, lentement.

Personne ne dit plus rien.




Les semaines passèrent.

La mer, comme toujours, effaça les traces.


Mais certains soirs, quand le vent soufflait du nord et que les bateaux peinaient à rentrer, on prétendit entendre une voix, portée par la brume :

— Ô du bateau...


D’abord, on crut à une farce.

Puis les histoires commencèrent à se multiplier.


Un soir, le vieux Joseph revint tout trempé mais hilare :

— J’te jure, Pierrot ! J’étais coincé entre deux lames, le moteur calé. Et là, j’ai entendu cette voix : “Ô du bateau !”

J’ai levé les yeux... Il y avait un visage dans la vague. Celui de Guy, j’te dis ! Et tout d’un coup, la mer s’est calmée. J’ai redémarré, comme si de rien n’était !


D’autres racontèrent la même chose : une silhouette pâle, un sourire fugace, et la mer qui s’adoucissait aussitôt.


Alors, au Café de la Place, entre deux ballons de rouge, on en parla, encore et encore.

— Quand t’entends “Ô du bateau”, disaient les anciens, faut pas avoir peur. C’est Guy. Il veille sur nous.


Depuis, aucun marin de La Guérinière ne pose ses casiers sans jeter un regard vers le large, au moment où la brume monte.

Certains disent même qu’au petit matin, dans le silence du port, une voix s’élève doucement, comme un murmure ami :


— Ô du bateau...


Et, à ce moment-là, la mer semble sourire.



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