Mirage



On enseigne que le temps s’écoule, qu’il progresse, qu’il trace une ligne entre un hier défunt et un demain encore invisible. On le divise, on le mesure, on l’enferme dans des cadrans qui battent comme si leur cadence décrivait l’univers. C’est là la première illusion.


Le temps n’avance pas. Il ne recule pas. Il n’est pas une route. Il est un miroir immobile dans lequel notre conscience glisse, croyant se déplacer alors qu’elle ne fait que s’allumer et s’éteindre, fragiles étincelles sur une immensité silencieuse.


Un jour , ou peut-être était-ce une nuit, ou quelque interstice entre les deux , une fissure s’ouvrit dans cette illusion. Non pas un événement spectaculaire, mais une compréhension soudaine, un effacement du voile familier. La découverte fut brutale dans sa simplicité : l’existence n’est qu’un souffle, une apparition presque instantanée dans une mer de temps qui n’a ni début ni fin.


Nous ne vivons pas dans le temps. Nous flottons sur une surface que nous ne percevons qu’à travers nos propres limites.


Cette vérité, pourtant, ne se laissa pas enfermer. Elle se manifesta autour, dans le monde, comme une énigme qui cherchait une bouche pour être dite. Une étrange conséquence apparut : ce que beaucoup appellent des “phénomènes volants”, ces lueurs qui tracent des mouvements impossibles dans le ciel, ces silhouettes suspendues qui défient vitesse et direction… pourraient n’être rien d’autre que des glissements du temps lui-même.


Des fragments d’instants.

Des éclats de futurs.

Des vestiges du passé traversant notre vision comme des poissons d’argent dans un océan noir.


Peut-être ne sont-ils ni machines ni visiteurs. Peut-être sont-ils les reflets de moments que nous ne devrions pas voir, que notre esprit tente d’interpréter avec les outils grossiers dont il dispose. Des mirages temporels, surgissant parce que parfois le voile se tend, se froisse, ou se perce un peu.


Et si ces apparitions ne se déplaçaient pas réellement ?

Et si c’était nous qui changeons de position dans la structure immobile du temps, croyant observer un mouvement externe là où il n’y a qu’une fracture dans notre perception ?


Plus l’esprit s’attardait à ces hypothèses, plus un vertige se dessinait. Car comprendre cela, vraiment, revenait à admettre que toute existence humaine ne dure qu’un battement d’aile à l’échelle de cette étendue infinie. Nous mourons presque au moment même d’apparaître . 


Comment vivre en sachant cela ?

Comment continuer à croire en la continuité, en la succession des jours, lorsque le temps n’est pas une succession mais une mosaïque déjà complète ?


Le silence du monde semblait alors plus profond. Les horloges continuaient de battre, mais leur son résonnait comme une plaisanterie mécanique. Et les lueurs dans le ciel, autrefois intrigantes, devinrent des indices inquiétants d’un ordre cosmique trop vaste pour être supporté.


Peut-être que la vérité n’est pas destinée à être comprise. Peut-être que le temps n’est perceptible qu’à travers ses mirages : des visions furtives, des phénomènes volants, des apparitions qui ne sont que des erreurs de perspective entre ce qui est, ce qui fut, et ce qui n’a jamais cessé d’être.


Et dans l’immobilité infinie du temps, nous ne sommes qu’une vibration passagère, persuadée d’avancer alors qu’elle scintille déjà vers sa fin.



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