Les voyageurs du Néant



Dans le ciel turquoise, le ballet des engins volants demeurait incessant.

Au-dessus de Nantice, les couloirs aériens vibraient d’une rumeur continue, comme un essaim mécanique suspendu dans la lumière.

Pourtant, pensa Guy, tout cela appartenait déjà au passé.


Depuis plus d’une décennie, la téléportation quantique avait rendu le transport obsolète.

Les îlots de transfert étaient désormais implantés dans chaque grande ville du globe : des structures translucides, alimentées par le flux de trame, capables de désassembler la matière et de la réassembler ailleurs, instantanément.


La théorie était simple.

La pratique est terrifiante.


Guy avait consacré quinze ans de sa vie à perfectionner ce procédé au sein du Consortium Quantique de Nantice. Il connaissait chaque ligne de code, chaque micro-oscillation du champ de confinement. Il avait vu le premier cobaye humain traverser la chambre d’émission , et se rematérialiser avec succès à des milliers de kilomètres.

Mais il avait aussi vu ce qu’on n’aurait jamais dû voir : des corps figés dans la lumière, des consciences éclatées dans le flux, des copies parfaites… qui respiraient autrement.


Le transfert quantique n’était pas un simple déplacement.

C’était un effleurement du réel, une déchirure entre deux états de l’univers.


Lorsque les premiers essais sur les vaisseaux spatiaux avaient débuté, Guy s’était déjà éloigné du projet. Le Soléa IV, un transporteur martien, avait été le premier à franchir la barrière : téléporté de la base d’Elysium sur Mars jusqu’à l’orbite de Titan. L’opération avait duré moins de quatre secondes.

Mais à l’arrivée, les horloges internes du vaisseau accusaient un décalage.

Sept heures. Douze minutes.

Et surtout, les données de vol contenaient un fragment d’enregistrement impossible : un message du capitaine, horodaté sept heures avant le départ.


Le transfert n’avait pas seulement traversé l’espace. Il avait glissé dans le temps.


Le Consortium avait étouffé l’affaire.

“Anomalie de synchronisation tachyonique”, disaient-ils.

Mais Guy savait. Il avait vu les courbes d’énergie plonger sous le zéro absolu, franchir la barrière des constantes de Planck. Ce qu’ils avaient ouvert n’était pas un tunnel spatial : c’était une faille temporelle.


Depuis, il vivait seul, reclus dans son appartement de la vieille ville de Nantice, au-dessus des toits translucides. Les couloirs d’air sifflaient comme des murmures.

Chaque nuit, il rallumait son terminal et rejouait les enregistrements du Soléa IV. Il avait appris à décoder les fluctuations du flux : des oscillations infimes, presque imperceptibles… mais qui dessinaient une signature. Une forme de communication.


- Transfert… non achevé…

- Continuité détectée…




Ces voix, ces signaux , étaient-ce les pilotes du Soléa IV ? Des échos coincés entre deux instants ? Ou autre chose, d’humain mais déphasé, vivant dans les interstices du temps ?


Guy n’en savait rien. Mais il devait comprendre.


Une nuit d’orage, il prit sa décision.

Il réactiva son ancien terminal de champ, un cylindre de métal poli où reposaient encore les circuits de confinement. Le système, malgré les années, répondit à son appel :


- Initialisation du flux quantique.

-  Destination : non spécifiée.




Les lumières de Nantice dansaient au-dehors, reflet tremblant sur les dômes de verre.

Guy entra dans la chambre d’émission.

Le champ d’énergie monta lentement, vibrant d’un son grave et continu. Le sol se mit à vibrer, puis à disparaître sous ses pieds.


Pendant un instant, tout se déchira.

Il sentit la matière se dissoudre, ses pensées se fragmenter dans une mer de lumière froide. Le temps, lui aussi, se défaisait , minute après minute, siècle après siècle, tout se confondait.


Il vit des vaisseaux surgir et disparaître dans le néant, traversant les époques comme des éclats de mémoire.

Certains venaient du passé, d’autres du futur.

Des stations orbitales flottaient dans un espace sans soleil, répliques parfaites de mondes disparus.


Une voix se forma dans le flux.

Claire, familière, mais sans origine.


- Guy, tu as franchi le seuil. Tu vois maintenant ce que nous sommes devenus.


Autour de lui, la matière n’était plus qu’un souvenir. Des fragments d’êtres humains flottaient dans le champ quantique, consciences désincarnées observant les lignes du temps.

Des voyageurs perdus, oui , mais éveillés.


Guy comprit alors :

Le transfert n’avait jamais été conçu pour transporter la vie, mais pour l’ouvrir.

Ce que le Consortium appelait un “accident” n’était qu’un passage.

Et au-delà du passage, il n’y avait plus de retour.


Il ferma les yeux.

La lumière s’éteignit lentement, et la voix chuchota une dernière fois :


 - Bienvenue dans le Néant. Ici, tout voyage finit par commencer.






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