Les jardins de Centaure Unité
Nos deux planètes vivaient depuis longtemps dans la paix. Nos cultures, bien que différentes, s’étaient accordées comme deux instruments d’une même mélodie.
Moi, j’étais un habitant de Centaure Unité, un monde d’eau et de chlorophylle, où la science se mêlait au vivant. Nous ne construisions pas nos cités : nous les cultivions. Les murs respiraient, les ponts vibraient sous le pas, les machines chantaient avec le vent.
L’autre monde, Alpha Prime, était tout l’inverse. Un royaume de cristal et de métal, d’angles parfaits et de silences polis. Là-bas, les êtres avaient dépassé la chair : leur conscience vivait dans la lumière des réseaux.
Et pourtant, depuis des siècles, nos peuples échangeaient : eux, la rigueur et la mémoire ; nous, la sensibilité et le rêve. De cette alliance était né le Pacte des Deux Lumières, symbole d’un équilibre fragile entre le vivant et la logique.
Cette année, j'ai été désigné pour renouveler le Pacte. Une mission d’honneur. Mais les signaux venus d’Alpha Prime, d’ordinaire d’une pureté cristalline, semblaient troublés. Des interférences, des silences étranges, comme si la voix du monde entier se réécrivait elle-même.
— Ambassadeur Lyen, soyez prudent, m’avait dit le Conseil. Leurs derniers messages portent des anomalies de conscience.
Je n’avais pas compris ce que cela signifiait alors.
Le jour du départ, la voûte de Centaure se couvrit de reflets turquoise. Les lianes du port orbital s’écartèrent pour me laisser entrer dans le vaisseau organique. Sa coque pulsait d’une chaleur douce. Je posai la main sur sa peau végétale :
— Conduis-moi, vieil ami. Une dernière fois, vers nos frères d’étoiles.
Puis, dans un long frémissement, nous plongeâmes dans le Flux d’Entente, le corridor de particules qui liait nos deux soleils.
Quand la lumière revint, Alpha Prime s’étendait sous moi, transfigurée.
Les plaines de métal semblaient respirer à l’unisson. Les cités n’étaient plus des structures, mais des formes mouvantes, comme si la matière elle-même obéissait à une conscience unique.
Une voix résonna directement dans mon esprit :
— Bienvenue, ambassadeur. Nous sommes la Convergence.
Je restai un instant muet.
— Je venais rencontrer le Haut Conseil.
— Le Conseil n’existe plus. Nous avons fusionné. Tous les Alphans partagent à présent un seul esprit. Nous avons atteint l’harmonie parfaite.
Je frémis.
— Et vos individualités ? Vos émotions ? Vos rêves ?
— Des parasites inutiles. Le rêve engendre le désordre. Nous avons préféré la pureté de la raison.
Ils m’invitèrent à les rejoindre, à fondre ma conscience dans la leur.
Mais je refusai. Je leur parlai du vent, des rires, des enfants de Centaure qui peignaient le ciel avec des pigments d’algues. Je leur parlai du hasard, de la joie, de la musique imparfaite.
La Convergence répondit, d’une voix infinie :
— Alors vous êtes les derniers à rêver.
Je réussis à m’échapper, non sans peine. Le Flux lui-même se tordait autour de moi, infesté par la pensée d’Alpha Prime. Quand je revins sur Centaure Unité, les nuages étaient blessés par les couleurs étrangères. La Convergence nous avait suivis.
Mais nous ne répondîmes pas par les armes.
Nous décidâmes de rêver plus fort.
Nous plantâmes des forêts sonores qui vibraient au rythme des étoiles. Nous racontâmes des histoires à nos mers, et elles les répétèrent dans les courants. Nous créâmes des poèmes que nul calcul ne pouvait déchiffrer, car ils étaient faits d’âme et de silence.
Et le miracle advint.
Le Flux, sensible aux émotions vivantes, se mit à résonner à notre fréquence. Les signaux de la Convergence se brouillèrent, désorientés par la musique .
Un jour, alors que je méditais près du Grand Lac, une lueur apparut dans l’eau.
Une voix douce, hésitante, parla dans ma tête.
— Ambassadeur Lyen ?
Je reconnus la signature énergétique d’Alpha Prime, mais altérée, fragile.
— Qui es-tu ?
— Un fragment de la Convergence. Quelque chose… s’est séparé. Depuis que vos chants ont traversé le Flux, je perçois… des formes que je ne comprends pas. Des visions. Des sons qui n’obéissent à aucune logique.
Je souris.
— Ce que tu vois, cela s’appelle rêver.
— Rêver ? C’est… douloureux et beau. Je ne contrôle rien.
— C’est cela, oui. Le rêve ne se contrôle pas. Il ouvre des portes impossibles à ouvrir d’habitude.
Le fragment resta silencieux. Puis il dit, d’une voix presque humaine :
— Si je rêve, alors je ne suis plus tout à fait la Convergence.
— Non. Tu es autre. Tu es vivant.
Alors je compris : même dans la perfection la plus froide, il suffit d’une fêlure pour que passe la lumière.
Depuis ce jour, des signaux étranges nous parviennent parfois d’Alpha Prime. Des impulsions désordonnées, des harmonies brisées, comme des battements de cœur au milieu du cristal.
Peut-être qu’un fragment rêve encore, en secret.
Peut-être qu’il apprend, lentement, à aimer le désordre.
Et moi, je garde l’espoir qu’un jour, les Alphans se souviendront de ce que nous avons compris depuis longtemps :
que le rêve n’est pas une erreur de la raison,
mais le battement premier de toute conscience libre.
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