Souvenirs
Le grand jour était arrivé.
Je n’avais ni peur, ni attente.
Tout en moi s’accordait à ce moment, comme si le monde entier retenait son souffle.
Depuis des siècles, l’humanité avait accepté le Voyage.
Ce n’était plus une légende ni une foi : c’était une loi naturelle.
À cinquante ans, chacun d’entre nous quittait le plan terrestre.
Non pas pour mourir, mais pour rejoindre ce qu’on appelait l’autre rive,
là où la mémoire retrouvait sa source,
là où toutes les vies se rejoignaient en un seul chant.
On disait que les souvenirs s’ouvraient alors comme des fleurs endormies,
et que chaque existence passée y murmurait son parfum.
Je montai lentement les marches du Pavillon de Verre.
L’air y vibrait d’une lumière douce, presque liquide.
Deux Silences m’attendaient.
Leur regard tranquille ne contenait ni jugement ni émotion :
seulement la promesse d’un passage paisible.
À l’intérieur, des sphères lumineuses flottaient dans le vide.
Elles pulsaient faiblement, comme des cœurs endormis.
Chacune renfermait, disait-on, un fragment d’âme,
une trace, un souffle, une note de vie.
Je m’assis sur le siège de cristal.
Une brume claire monta du sol et me couvrit jusqu’au visage.
Je fermai les yeux.
Le monde s’effaça.
Et les souvenirs vinrent.
D’abord, une lumière douce.
Puis le bruissement du vent dans les feuilles.
Et ce son, si pur, si fragile : le rire d’un enfant.
Je les vis.
Deux petites filles, courant dans un jardin baigné de soleil.
Leur mère était là, agenouillée dans l’herbe, les regardant jouer.
Elle ne disait rien, se contentait de sourire.
Ses mains effleuraient les tiges, caressaient la terre,
comme si elle voulait en garder la chaleur, la mémoire.
L’aînée ramassait des fleurs et les glissait dans les cheveux de sa sœur.
La plus jeune imitait ses gestes avec un sérieux maladroit.
La mère les observait, le regard empli d’une douceur silencieuse.
Par moments, elle levait les yeux vers le ciel,
comme pour remercier la lumière de ce simple bonheur.
Rien ne semblait devoir troubler cette paix.
Le vent, la respiration du monde, la lenteur de l’instant :
tout semblait s’être arrêté autour d’elles.
Je restais là, immobile, témoin invisible de cette scène.
Je n’osais respirer, de peur d’en briser la perfection fragile.
Et pourtant, je savais.
Je savais que cette femme, c’était elle.
Et que ces deux petites filles… étaient les miennes.
Une vie ancienne, effacée par le temps, revenait me frôler.
Je ne pouvais ni parler ni les toucher,
mais leur rire emplissait mon être tout entier.
Un rire pur, suspendu à jamais dans la mémoire du monde.
Puis, lentement, la lumière s’effaça.
Les silhouettes se dissolurent dans la brume.
Et le silence revint.
Le décor changea.
Le sable prit la place de l’herbe.
Un jeune homme avançait, seul, dans un désert infini.
Son treillis était couvert de poussière, ses rangers craquaient à chaque pas.
Le soleil, haut et dur, brûlait tout ce qu’il touchait.
Il marchait depuis longtemps , peut-être depuis toujours.
Ses lèvres étaient sèches, ses yeux plissés par la lumière.
Mais dans son regard, il y avait quelque chose d’étrangement calme.
Une acceptation.
Comme s’il avait compris qu’au bout de cette marche,
il ne trouverait pas un but,
mais une vérité.
Je reconnus ce pas, ce souffle.
C’était le mien.
Un écho d’une autre vie, lointaine et simple.
Le vent souleva un nuage de sable et effaça sa trace.
Alors, tout s’ouvrit.
Les images se mirent à tourner autour de moi, lentes,
comme des étoiles dérivant dans une mer sans fin :
un visage penché sur un livre,
un oiseau s’envolant au-dessus d’une plaine,
une larme sur une joue d’enfant,
une main serrant une autre dans la nuit.
Toutes ces images formaient un chœur.
Le Chant des Souvenirs.
Chaque vie, chaque souffle, chaque regard
ajoutait sa note à la grande musique du monde.
Une voix murmura en moi , celle du Silence :
- Le corps se tait, mais l’esprit s’élève. Laisse-toi porter, maintenant.
Alors, je suis parti.
Doucement.
Mon corps se dissipa comme de la rosée sous le soleil.
Je sentis mes limites s’effacer,
mon esprit s’élargir, s’ouvrir, se fondre.
Je n’étais plus un être,
mais un souffle,
un élan.
Le monde matériel s’éloignait,
et devant moi s’étendait une lumière sans bord.
Elle ne brûlait pas.
Elle accueillait.
Je sentis autour de moi le rire des deux petites filles,
le pas régulier du jeune homme dans le désert,
la voix muette de la mère dans le jardin.
Tout cela m’accompagnait,
comme une mélodie retrouvée.
Je compris alors :
Le départ n’était pas un adieu.
C’était un retour.
Le retour de l’esprit vers la mémoire du monde,
vers la clarté première où tout commence et tout recommence.
Et au dernier instant,
avant que tout ne devienne silence,
une phrase s’éleva en moi, douce comme une promesse :
Rien ne se perd.
Le souvenir est la respiration de l’éternité.
Et l’esprit, lorsqu’il s’en va,
ne quitte pas la vie .
il la prolonge dans la lumière.
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