La dernière mesure
Notre vie est loin d’être une partition déjà écrite.
À un tempo succède un autre, imprévisible, parfois dissonant, souvent sublime.
Et pourtant, imaginons un monde où la mélodie de chaque existence serait déjà composée, notée, datée , du premier cri au dernier souffle.
Un monde où, à la naissance, l’on connaîtrait l’heure exacte de sa mort.
C’est dans ce monde-là qu’Élise et Adrien virent le jour.
Deux enfants d’automne, nés à quelques heures d’écart, sous un ciel lavé de pluie.
Comme tous, leurs parents reçurent le certificat du destin, ce document scellé d’un sceau d’argent, où figuraient en lettres nettes et froides la date et l’heure de la fin.
Pour Élise : 6 juin, à 17 heures.
Pour Adrien : 6 juin, à 17 heures.
Tous deux devaient mourir à trente-deux ans.
Même jour, même heure .
Ils grandirent sans se connaître, mais avec cette même ombre au-dessus du cœur , cette certitude d’un terme fixé, inévitable.
Certains vivaient dans la peur, d’autres dans le déni.
Élise écrivait pour apprivoiser le temps. Adrien composait pour le défier.
Leurs chemins finirent par se croiser un jour de pluie, dans une librairie aux vitres embuées.
Adrien cherchait un livre de poésie, Élise classait des recueils.
Leurs doigts se frôlèrent sur la couverture d’un ouvrage intitulé Les battements du silence.
Ce fut un vertige doux, une reconnaissance immédiate.
Leur histoire commença comme une respiration nouvelle.
Ils s’aimèrent vite, mais sans hâte.
Ils s’aimèrent avec cette gravité tranquille que donne la conscience du temps compté.
Ils savaient qu’un jour, la mesure s’achèverait.
Mais au lieu de fuir cette échéance, ils la placèrent au centre de leur amour, comme un secret partagé.
Un soir d’hiver, autour d’une chandelle, Élise dit :
— Si nous devons mourir le même jour, alors il faut être honnête jusqu’au bout.
Adrien leva les yeux.
Elle sortit de sa poche le petit parchemin plié en quatre.
— Voici le mien, dit-elle. Je veux que tu le lises.
Il hésita, puis tendit à son tour le sien.
Ils échangèrent leurs certificats du destin.
Geste simple, mais immense.
À partir de cet instant, chacun porta le poids de l’autre.
Élise vivait désormais pour Adrien. Adrien vivait pour Élise.
Leurs vies devinrent un écho parfait, où chaque jour, chaque geste, chaque sourire semblait dit à deux voix.
Les années passèrent, tissées d’éclats de bonheur et d’éclats de silence.
Le 6 juin approchait, lentement, implacablement.
Mais ni l’un ni l’autre ne chercha à fuir.
Ils avaient choisi la vérité, et cette vérité les liait plus fort que la peur.
Ce matin-là, le ciel était d’un bleu profond, presque irréel.
Ils partirent pour la mer , leur refuge, leur horizon.
Assis sur la jetée, ils regardaient l’eau respirer.
— Te souviens-tu du jour où nous avons échangé nos destins ? demanda Élise.
— Oui. Ce jour-là, j’ai cessé de vivre pour moi, répondit Adrien. Et j’ai commencé à vivre pour toi.
Elle lui sourit.
Un sourire comme un pardon donné à la vie elle-même.
À seize heures cinquante-neuf, le vent tomba.
La mer se figea dans une immobilité d’aquarelle.
Le monde, un instant, sembla suspendre son souffle.
À dix-sept heures, leurs regards se croisèrent une dernière fois.
Un battement.
Un souffle.
Puis le silence.
Leurs deux cœurs s’éteignirent ensemble, dans un même tempo, une seule et dernière mesure.
On raconte que, ce soir-là, la mer s’illumina de deux lueurs entremêlées, flottant sur les vagues comme des flammes bleues.
Chaque année, au 6 juin, au moment où le soleil touche l’horizon, ces lumières reviennent danser , deux âmes fidèles, liées par le plus pur des serments : celui de partager la fin pour mieux défier le destin.
Mais de leur histoire, un doute est resté, comme un souffle au creux du monde :
Et si, finalement, ils s’étaient trompés ?
Et si échanger leurs dates avait été un acte d’amour… mais aussi une manière d’oublier qu’aucune vie n’appartient vraiment à une autre ?
Peut-être valait-il mieux ne pas savoir.
Car la connaissance du terme rend la vie plus précise, mais moins vaste.
Elle transforme chaque instant en compte à rebours, chaque joie en échéance.
Savoir, c’est se condamner à vivre dans l’attente de l’inévitable.
Ignorer, c’est espérer, s’égarer, renaître, tomber, recommencer . Bref, vivre.
Combien de fois, au dernier instant, des voix humaines ont murmuré : si j’avais su, j’aurais fait autrement ?
Mais n’est-ce pas là, justement, le mystère qui sauve ?
Ne pas savoir, c’est garder la liberté de se tromper, de changer, d’aimer sans calcul.
C’est offrir au destin une chance d’improvisation, et à la vie sa plus belle musique.
Car si tout est déjà écrit, la sentence est proclamée avant d’avoir été prononcée.
Et la vie devient répétition, non création.
Mais tant qu’un silence subsiste entre deux notes, tant qu’un cœur hésite avant de battre, tout reste possible.
Et peut-être que, quelque part, Élise et Adrien le savaient :
qu’au-delà de la dernière mesure, il existe une autre portée, invisible, où l’amour continue .
Libre, affranchi de toute heure, de toute fin, de toute loi.
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