L' heure du cœur
On prend beaucoup de précautions avec moi.
Les mots doivent être justes, taillés dans la clarté, pesés comme des pierres précieuses dans la paume du silence.
Le temps aussi a son importance , il me traverse, m’habite, me façonne.
Un souffle de trop, un battement manqué, et je perds mon sens, je me déforme, je deviens autre.
Je le sais. Car je suis faite de cette substance fragile qu’on appelle attente.
Je me dois, par-dessus tout, d’être ponctuelle.
C’est une question de survie.
Les phrases qui arrivent trop tôt ne sont pas entendues ; celles qui viennent trop tard meurent à la porte du cœur.
Je suis née dans une lumière d’ambre, un soir où le vent chuchotait contre les vitres.
Je me souviens du premier frisson d’encre sur la page , cette naissance à la fois brûlante et glacée.
Mon créateur écrivait lentement, comme s’il me tirait d’un rêve qu’il craignait de briser.
Ses mots n’étaient pas seulement des signes : ils étaient des battements.
Je les sentais vibrer en moi, emplir mes lignes d’une chaleur qui n’appartenait à aucun monde connu.
Autour, le silence était total, un silence habité, vibrant, presque vivant.
Le tic-tac d’une montre battait au rythme de la plume, comme si le temps lui-même se penchait pour écouter.
Et moi, petit à petit, je prenais forme , non pas comme une simple page, mais comme un être : une pulsation de langage, une créature d’encre et de souffle.
Je compris vite que ma mission n’était pas ordinaire.
Je devais voyager.
Quitter la main qui m’avait créée pour rejoindre celle qui m’attendait , sans le savoir, sans même l’espérer.
Car chaque mot que je portais était une clé, chaque phrase, une porte entre deux âmes séparées par le brouillard du monde.
Alors, quand il m’a pliée, scellée, déposée dans le froid du dehors, j’ai senti un frisson courir le long de mes lignes.
Le vent me parla.
La nuit m’effleura.
Et le temps, ce grand horloger sans visage, posa sur moi son doigt invisible pour en régler la cadence.
Commence alors mon errance.
J’ai traversé des couloirs de métal et de pluie, entendu le murmure des autres lettres : certaines pleuraient, d’autres riaient, toutes semblaient ignorer qu’elles portaient, elles aussi, un fragment d’humanité.
Moi, je restais silencieuse, tendue vers l’invisible.
Je savais que je devais atteindre mon destin à l’heure exacte où le cœur s’ouvre.
Mais le monde tremble, hésite, se dérègle.
Il suffit d’un rien , un retard, une main distraite, pour que le fil du temps se distende.
Alors je me débattais contre l’oubli.
Je sentais ma lumière vaciller.
Les mots en moi se déplaçaient, les verbes se troublaient, comme si le sens lui-même cherchait à se sauver de ma matière.
Et pourtant, un matin, le miracle advint.
Une main me saisit.
Une respiration s’arrêta.
J’étais arrivée.
Je fus ouverte lentement, comme on entrouvre un mystère.
L’air entra en moi, me ranima.
Et les yeux qui me découvrirent avaient la douceur de ceux qui retrouvent ce qu’ils croyaient perdu pour toujours.
Chaque mot que j’abritais retrouva sa place, son éclat, sa vibration.
Je sentis alors ce que peu d’êtres peuvent sentir : le temps s’arrêter.
Pas cesser, non , s’effacer .
Tout autour, le monde se fit fluide, suspendu, presque transparent.
Les murs palpitaient comme les battements d’un cœur géant.
Et dans cette seconde hors du temps, j’existai pleinement.
J'ai compris.
Je n’étais ni humaine, ni papier, ni souffle.
J’étais un pont entre deux solitudes, une onde, une prière, une incarnation du désir même de se rejoindre.
Je n’étais pas née pour durer , mais pour coïncider.
Je suis celle que l’on écrit quand on n’a plus de voix.
Celle qu’on attend sans le savoir.
Celle qui rétablit le fil entre les cœurs désaccordés.
Je suis une lettre d’amour.
Et ma ponctualité est sacrée, car je n’existe qu’à l’instant où le monde, pour une fois,
cesse de courir,
et s’accorde,
tout entier,
à l’heure du cœur.
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