L' archet et la vague
La mer d’un bleu profond s’étendait à perte de vue, respirant lentement sous la lumière du soir.
Elle semblait vivante, pleine d’une sagesse tranquille, et me rappelait, comme chaque fois, que la modestie devait être mon maître mot. Car face à elle, tout paraît petit : les ambitions, les regrets, les amours, même les rêves les plus vastes.
C’est pourtant ici, sur cette plage, qu’est née la plus belle note de ma vie.
Elle s’appelait Élise.
Nous étions deux jeunes violonistes, un été de nos dix-sept ans, réunis dans un stage au bord de l’océan.
Elle jouait avec une intensité qui me bouleversait. Chaque mouvement de son archet semblait répondre au chant des vagues, comme si la mer elle-même guidait sa main.
Je n’avais jamais rien entendu d’aussi pur.
Un soir, alors que le vent tiédissait et que la lumière déclinait, elle m’a entraîné sur la plage.
Le sable collait à nos pieds nus, et la mer, tout près, respirait lentement.
Nous avons sorti nos violons, et sans un mot, nous avons joué.
Nos sons se mêlaient aux bruits du ressac, au cri lointain des mouettes, à la pulsation discrète du monde.
Je ne savais plus si c’était nous qui faisions la musique, ou si c’était la mer qui jouait à travers nous.
Puis, dans un souffle, elle a dit :
— Si un jour on se perd, promets-moi de jouer encore, pour que la mer n’oublie pas notre tempo.
J’ai promis.
Sans savoir qu’en prononçant ces mots, je disais déjà adieu à l’été, et à elle.
Les années ont passé.
Nos chemins se sont écartés, d’abord doucement, puis définitivement.
Elle a suivi le sien , celui des grandes salles, des concerts, des triomphes. J’ai vu son visage s’afficher sur les murs , ses disques s’aligner dans les vitrines.
Moi, je suis resté ici. J’enseigne la musique aux enfants du village, je parle du rythme, du souffle, de la mer qui apprend à écouter avant de jouer.
Parfois, le soir, je passe un disque d’elle. Sa virtuosité me bouleverse, mais ce n’est plus la même musique. Il manque ce souffle d’été, ce grain de sel sur les cordes, cette vérité simple qu’on n’apprend nulle part.
Je sais pourtant qu’elle, quelque part, s'en souvient aussi.
Parce que la mer, elle, n’a rien oublié.
Alors, ce soir, je suis revenu sur cette plage.
Le vent souffle comme autrefois. Les vagues avancent et reculent, fidèles à leur rythme ancien.
Je sors mon violon, j’accorde les cordes une dernière fois, et je joue.
Quelques mesures seulement, une mélodie que nous avions inventée tous les deux, un soir de juillet.
Le son s’élève, se mêle au vent, puis s’éteint doucement.
Je reste un long moment immobile, les yeux tournés vers l’horizon.
Puis je dépose mon archet sur le sable, là où l’écume viendra bientôt le recouvrir.
C’est ma manière à moi de tenir ma promesse.
La mer gardera le tempo.
Toujours.
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