Le Mimosa
Les matins se suivaient, comme les marées sur le port du Bonhomme , à la Guérinière.
Toujours le même roulis des brouettes, les bottes qui s’enfoncent dans la vase, les cris des goélands au-dessus des poches d’huîtres.
Et moi, derrière la mienne, le dos penché, je pensais à Élise.
Je m’appelle Pierre, je suis ostréiculteur.
Ce métier, je ne l’ai pas choisi par hasard : il y a là, dans ce dialogue silencieux avec la mer, quelque chose de vivant, de sincère.
Les huîtres sont mes compagnes fidèles , elles respirent, s’ouvrent à la lumière, se referment à la moindre ombre.
Je les sens palpiter sous mes doigts quand je les retourne. Elles dorment, grandissent, boivent la mer et la restituent en sel et en douceur.
Elles sont comme moi : discrètes, enracinées, patientes.
Le port du Bonhomme, c’est notre petit monde. Une poignée d’hommes, des cabanes à huîtres où l’odeur du varech se mêle à celle du café, des voix rudes et sincères.
Les saisons y passent comme les marées, et pourtant, chaque jour, quelque chose recommence.
Depuis qu’Élise y vient, c’est comme si le port avait changé de lumière.
Elle arrive le matin, souvent avec un panier d’osier, pour apporter le café à son père , mon patron , ou pour livrer quelques commandes.
Elle marche d’un pas léger, son écharpe volant derrière elle, et les grains de sable crissent sous ses sabots.
Quand elle passe devant ma cabane, je fais semblant de travailler plus fort. Je la salue d’un geste maladroit, les mains couvertes de vase, et elle me répond d’un sourire.
C’est peu, mais c’est assez pour me troubler jusqu’au soir.
Février commençait à peine.
Sur Noirmoutier, c’est le mois du renouveau. L’air devient plus doux, les jours s’allongent, et soudain, le mimosa fleurit.
Le jaune éclate partout : dans les fossés, le long des chemins, jusque dans le bois de la Chaise.
On dirait qu’un peintre a vidé sa palette sur l’île, et qu’un parfumeur, complice, a soufflé sur chaque arbre pour l’enivrer.
Le vent porte cette odeur sucrée jusque sur le port, et tout semble plus léger, plus vivant.
C’est alors que m’est venue une idée.
Je voulais offrir à Élise un bouquet de mimosa.
Pas pour qu’elle me voit autrement, non. Simplement pour lui dire, en silence, tout ce que je n’arrivais pas à formuler.
Mais je suis timide. Alors je décidai de le déposer devant sa porte, à la tombée du jour.
Ce soir-là, après la marée, je rangeai les poches d’huîtres une à une, comme on borde un lit avant la nuit.
Je leur parlais, à mes huîtres, comme à des amies :
« Vous sentez ? C’est l’air du printemps. Peut-être que demain, il soufflera un peu d’amour aussi. »
Elles reposaient dans leurs filets, apaisées, bruissant doucement sous l’eau, comme si elles m’écoutaient.
J'ai pris le chemin du bois de la Chaise.
Les branches ployaient sous le poids des fleurs jaunes. Je cueillis quelques rameaux, leurs grains de pollen dorant mes doigts.
Le soleil s’éteignait derrière les pins, la mer murmurait à peine.
Arrivé devant la maison d’Élise, je dépose le bouquet contre la porte bleue.
J’y glissai un petit mot, tracé d’une main tremblante :
« Pour que ton sourire éclaire mes marées. Pierre. »
Puis je m'éloigne, le cœur battant plus fort que le ressac.
Le lendemain, le port avait cette lumière claire qu’on ne voit qu’en hiver, quand l’air est lavé de tout.
Je triais mes huîtres, concentré, lorsque son pas résonna derrière moi.
Élise s’approchait. Elle tenait le bouquet dans ses bras.
— Il est de toi ? demanda-t-elle doucement.
Je rougis, incapable de parler.
Elle posa le bouquet sur la table, entre les seaux, et s’assit sur le bord d’une caisse.
— Tu sais, j’aime venir ici le matin, dit-elle. On dirait que le port respire. Même les huîtres, on sent qu’elles vivent.
Je hochai la tête, heureux qu’elle comprenne.
— Oui, elles respirent la mer. Et moi, je respire un peu grâce à elles.
Un silence. Puis elle prit une des branches de mimosa et la glissa dans ma veste, juste au niveau du cœur.
— Alors garde-la. Pour que tes marées restent lumineuses.
Elle se leva, me lança un sourire, et repartit vers la jetée, le vent jouant dans ses cheveux.
Depuis ce jour-là, rien n’a changé , et pourtant, tout est différent.
Chaque matin, quand je pousse ma brouette sur le port du Bonhomme, le vent me rapporte l’odeur du mimosa.
Je regarde mes huîtres, vivantes et patientes, et je crois qu’elles aussi sentent la présence d’Élise dans l’air.
Elles s’ouvrent un peu plus à la lumière.
Moi aussi.
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