Steelband



L’ambiance était chaude, moite. Une chaleur dense qui collait à la peau et sentait le sable, le rhum, et les fleurs fanées. Le ciel dehors était noir d’encre, piqué d’étoiles. J’étais là, sur cette île tropicale, et je mesurais la chance que j’avais de m’y trouver. Il y a des instants comme ça, où l’on sait qu’on est exactement à sa place.


La salle était ouverte sur la nuit, une grande paillotte aux poutres de bois brut. Des lanternes suspendues bougeaient doucement dans l’air tiède. Les conversations allaient bon train, des rires s’élevaient par vagues, des verres tintaient. Une musique légère sortait d’un vieux poste posé sur une étagère, mais personne n’y faisait attention.


Au fond de la salle, il y avait une estrade, simple, un peu surélevée. Dessus, on avait posé des barils de pétrole à l’envers. Ils étaient bien rangés, de tailles différentes. Je n’y avais pas vraiment prêté attention en arrivant. Je pensais que c’était du décor, ou du matériel entreposé là par hasard. Rien ne laissait deviner ce qui allait se passer.


Je sirotais tranquillement mon cocktail dans un coin du bar. Un verre bien frais, sucré, avec une tranche d’ananas et une paille en bambou. J’étais bien, détendu, presque ailleurs.


C’est alors que le serveur m’a fait signe. Il m’a regardé avec un sourire discret et m’a indiqué la scène du menton. Je me suis retourné.


Ils étaient là.


Cinq musiciens, hommes et femmes confondus, venaient de s’installer derrière les barils . Ils avaient l’air concentrés, calmes, comme s’ils s’apprêtaient à faire quelque chose de sacré. Chacun tenait une paire de baguettes dans les mains.


Et sans prévenir, la musique a commencé.


Les baguettes sont tombées sur le métal. Un son clair a jailli. Cristallin. Presque irréel. Puis un autre. Puis plusieurs à la fois. Les notes se répondaient, se croisaient, dansaient entre elles.


Je n’avais jamais entendu une mélodie aussi limpide.


Les barils vibraient comme des instruments anciens, comme des harpes métalliques venues d’un autre monde. Les sons étaient ronds, chauds, brillants. Ça entrait directement dans le corps, dans la poitrine, dans le ventre. Ce n’était pas seulement de la musique. C’était quelque chose de vivant.


La salle s’était tue d’un coup. Les rires, les discussions, tout s’était arrêté. Même les serveurs s’étaient figés. Tout le monde regardait. Écoutait.


J’étais là, debout, un peu en retrait, mon verre à la main. Le cœur un peu serré. Ce moment, je le savais, était unique.


Quand la dernière note s’est éteinte, il a fallu quelques secondes pour que les gens se remettent à respirer. Puis les applaudissements ont jailli, comme un soulagement. Moi, je n’ai pas applaudi tout de suite. Je regardais encore les musiciens, immobiles, comme des statues dans la nuit tiède.


Je ne savais pas que des barils pouvaient faire ça. Je ne savais pas que le métal pouvait chanter.


Je ne l’oublierai jamais.


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